Expo : Chana Orloff. Sculpter l'époque - Musée Zadkine - Jusqu'au 31 mars 2024

Buste du Peintre Reuven Rubin (1926) / Nadine (1921) / Buste du Peintre Widhopff ou L'Homme à la pipe (1924)
 
Artiste aujourd'hui méconnue, Chana Orloff (1888-1968) jouit pourtant d'une grande renommée de son vivant. Pour la première fois à Paris depuis 1971, le Musée Zadkine lui rend hommage dans le cadre d'une exposition monographique en partenariat avec les Ateliers-musée Chana Orloff. À rebours des préjugés au sujet la sculpture, réputée art physique difficile et plutôt masculin, elle s'inscrit dans l'histoire de l'art en pionnière. Le titre de l'exposition renvoie à sa vision, l'intention de sa pratique, "Sculpter l'époque". Elle développe tout au long de sa carrière une esthétique personnelle, figuration stylisée volontiers synthétique. L'épure des lignes embrasse la douceur des courbes. La souplesse énergique incarne la puissance tranquille que l'artiste s'associe au dynamisme du mouvement évoqué. Les matériaux varient. Elle explore le bois, le ciment, le plâtre destinés au tirage des éditions en bronze.

"Chana Orloff. Sculpter l'époque" s'attache à raviver les mémoires. Le parcours thématique et chronologique distingue les différentes étapes de sa carrière et ses sujets de prédilection. L'exposition ouvre avec les portraits de personnalités du monde des arts et des lettres qui ont fait sa réputation et lui ont permis d'acquérir l'indépendance financière. Les émouvantes sculptures d'enfants côtoient les bustes de messieurs très sérieux et les têtes plus amusantes de ses proches. Chana Orloff participe de l'évolution de la représentation du corps féminin. Elle capture dans la pierre, dans le bois, le mouvement des danseuses, sportives et autres amazones de l'entre-deux-guerres. Sur le thème récurrent de la maternité, elle sculpte des mères serrant étroitement leur enfant dans les bras ainsi que des silhouettes de femmes enceintes, inattendu à l'époque. Le bestiaire de Chana Orloff, oiseaux, poissons, chiens et sauterelle, emprunte à la tradition hébraïque. La dernière étape de l'exposition, dans l'atelier, évoque les commandes passées par l'État d'Israël, oeuvres monumentales destinées à l'espace public.

Orchestré par les commissaires, Cécilie Champy-Vinas, conservatrice en chef, directrice du musée Zadkine, Pauline Créteur, chargée de recherches à la Bibliothèque nationale de France, commissaires associés, Éric Justman et Ariane Tamir, Ateliers-musée Chana Orloff, l'événement bénéficie du soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.



La Sainte Famille (1912-13) Le Baiser ou La Famille (1916)

Tête - Ossip Zadkine / Le Prophète (1915) Chana Orloff / Torse (1912) Chana Orloff

L'accordéoniste – Per Krohg (1924)

Portrait de Didi

Buste de Gaston Picard (1920) / Buste du peintre russe Alexandre Iacovleff


Née en 1888 à Tsaré Konstantinovska, Chana Orloff quitte sa terre natale en 1905. La famille fuit les pogroms et émigre en Palestine, alors territoire de l'Empire Ottoman, pour s'installer à Petah-Tikva. Couturière à Jaffa, Chana Orloff envisage d'enseigner et décide de suivre une formation diplômante en France. À Paris, en 1910, elle travaille pour la maison Paquin et fréquente le Montparnasse des arts. Auprès de la diaspora des jeunes artistes juifs d'Europe de l'Est, Marc Chagall, Chaïm Jacob Lipchitz, Amadeo Modigliani, Chaïm Soutine et Ossip Zadkine, elle se découvre une nouvelle vocation parallèle. À l’Académie russe de Marie Vassilieff, elle expérimente d'abord la gravure sur bois, puis s'initie à la sculpture sur bois. En 1911, Chana Orloff est reçue deuxième au concours d’entrée de l’École nationale des arts décoratifs. Exposée pour la première fois à la galerie Bernheim-Jeune, aux côtés de Matisse, Rouault, Van Dongen, elle vit de son art dès 1912. L'année suivante, elle participe pour la première fois au Salon d'Automne. 

En 1916, elle épouse le poète polonais Ary Justman (1888-1919), union dont nait Élie Justman, surnommé Didi. Son mari décède de la grippe espagnole en 1919. Didi tombe malade et contracte la poliomyélite. Femme seule avec un enfant malade, Chana Orloff reçoit le soutien et les encouragements de ses amis, notamment le couple Chagall qui lui commande des oeuvres. Durant l'entre-deux-guerres, elle devient la portraitiste des cercles parisiens. Elle exécute de nombreux bustes d'artistes, d'écrivains, d'intellectuels. 


Les danseurs (1923) - Madone (1915-1921)

Ruth et Noémie - Chana Orloff / La danse (1927) - Ossip Zadkine /
Danseuse au voile - Chana Orloff / Danseuse  au disque (1914) Chana Orloff
 
Virginité ou Hermaphrodite - Amazone (1915)

Buste de femme - Chana Orloff / Buste de femme - Ossip Zadkine  
Virginité ou Hermaphrodite - Chana Orloff

Dame à l'éventail (1920)

Chana Orloff fréquente le salon de Natalie Clifford Barney (1876-1972) au 20 rue Jacob. Elle réalise son buste ainsi que ceux de la garde rapprochée, les amazones les plus proches, la peintre Romaine Brooks (1874-1970), Eyre de Lanux (1894-1996) artiste, femme de lettres, designeuse. Chana Orloff sculpte, en 1921, l'unique portrait de Claude Cahun (1894-1954). Photographe, écrivaine, militante "queer" avant l'heure, celle-ci se déclare de genre neutre dès 1930, raison pour laquelle elle a choisi comme pseudonyme un prénom épicène. Cahun remercie Orloff en lui dédicaçant la nouvelle "Sapho" dans le recueil "Héroïnes". 

Chana Orloff rencontre Eileen Gray (1878-1976), architecte et designeuse, chez Natalie Clifford Barney. Cette dernière a lancé, en 1922, la galerie Jean Désert en collaboration avec Jean Badovici. Elle consacre une exposition au travail de Chana Orloff en 1924. La même année, l'artiste est distinguée par la Légion d'honneur. Elle devient chevalier des arts et des lettres en 1924 puis est naturalisée française en 1925. Finances stables, réputation flatteuse et solide carnet d'adresses, en 1926, elle fait construire une maison-atelier Villa Seurat  sur les plans d'Auguste Perret.

Chana Orloff participe aux expositions de groupe organisées par la Société des Femmes Artistes Modernes (FAM), créée en 1931 par Marie-Anne Camax-Zoegger. À l'occasion de l'Exposition internationale des arts et des techniques appliquées à la vie moderne, elle est l'une des rares artistes femmes à être représentée lors de l'exposition "Les Maîtres de l'art indépendant 1895-1937" au Petit Palais. 


Maternité (1914) / La dame enceinte (1916)

Maternité (1924)

Grande baigneuse accroupie ((1925)

Poissons (1925-1928)

Sauterelle (1939)


La Seconde Guerre Mondiale met un frein à la carrière de Chana Orloff. Durant l'Occupation, elle est inquiétée par les persécutions nazies contre les Juifs. Elle échappe à la rafle du Vel d’Hiv au cours de l’été 1942 puis s'enfuit en Suisse avec son fils. En 1943, les Nazis pillent l'atelier de la Villa Seurat. La maison est dévastée, de nombreuses sculptures brisées et d'autres volées. 

De retour en France en 1945, Chana Orloff découvre son atelier ravagé. Elle dresse, de mémoire, une première liste de cent-seize oeuvres disparues. Une statue spoliée, "L'enfant Didi", réapparait aux États-Unis, en 2008, chez un marchand d'art. Les héritiers de Chana Orloff font inscrire l'oeuvre sur le registre des biens volés du FBI. La vente aux enchères prévue chez Sotheby's est suspendue. L'action en restitution devant le tribunal de Paris connait un heureux dénouement en février 2023, auprès une quinzaine d'années de procédures. La sculpture est rendue à la famille et rejoint les collections des Ateliers-musée Chana Orloff.

Au lendemain de la guerre, Chana Orloff reçoit de nombreuses commandes de l'État d'Israël. Elle réalise des oeuvres d'art public d'envergure, notamment la radieuse "Maternité Ein Gev" (1952), monument en mémoire de Chana Tuckman morte durant la guerre d'indépendance d'Israël, présenté au format originel dans l'atelier du Musée Zadkine




Maternité Ein Gev (1952)

Oiseau en marche (1928) - Héron (1957)

Monina Farr (1925)


La mise en regard de la production de Chana Orloff avec les oeuvres d'Ossip Zadkine vient souligner les similitudes de ces deux destins. Ils sont nés au sein de l'Empire russe, Chana Orloff sur le territoire de l'Ukraine contemporaine, et Ossip Zadkine à Vitebsk, territoire de la Biélorussie contemporaine. Ils ont des points communs fondateurs, notamment une formation artisanale. Zadkine est issu d'une lignée de charpentiers navals, Orloff débute en tant que couturière. Tous deux arrivés à Paris en 1910, ils mènent des carrières parallèles. Associés à l'École de Paris, ils manifestent pourtant très tôt une grande indépendance créative. Ils tracent leur propre voie hors mouvement, Zadkine vers le cubisme, Orloff vers une figuration stylisée.

Chana Orloff. Sculpter l'époque 
Jusqu'au 31 mars 2024

100bis rue d’Assas - Paris 6
Horaires : Du mardi au dimanche de 10h à 18h - Fermé le lundi
Tél : 01 55 42 77 20



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.