Cinéma : La Nuit du 12, de Dominik Moll - Avec Bastien Bouillon et Bouli Lanners

 

Le 12 octobre 2016, à la police judicaire de Grenoble c’est le pot de départ du chef de groupe. Yohan incarne la relève et savoure sa nouvelle promotion. Au cours de la nuit, Clara, vingt-et-un ans, quitte une soirée pour rentrer chez elle dans une banlieue pavillonnaire sans histoire de la vallée de la Maurienne. Elle croise sur son chemin un homme cagoulé qui sans un mot l’asperge d’essence et la brûle vive en pleine rue. Son cadavre à moitié calciné est retrouvé le lendemain. Ce crime sauvage d’une violence inouïe ne semble offrir aucune piste réelle. La PJ de Grenoble est dépêchée sur place pour mener l’enquête. Yohan et Marceau son binôme poursuivent les interrogatoires, les proches, les membres de la famille désespérés, la meilleure amie frappée de stupeur, et puis les mauvais garçons que Clara fréquentées, le défilé des conquêtes, les aventures sans lendemain d’une jeune femme souvent amoureuse. Le soupçon commence à peser sur la victime du fait du jugement moral porté sur sa vie privée. Le coupable demeure insaisissable malgré les efforts des policiers. L’enquête patine. Il faut l’intervention d’une nouvelle juge qui relance l'instruction et d’une jeune recrue femme qui intègre la brigade pour que le regard sur les faits se redresse. 






Le septième long-métrage de Dominik Moll dont le scénario a été co-écrit avec Olivier Marchal s’inspire d’un fait divers réel, extrait du livre « 18:3 Une année à la PJ » de Pauline Guéna aux éditions Denoël. Cette enquête autour d’un féminicide, affaire non-classée, déconstruit les codes du polar viriliste pour proposer une alternative, une réflexion la société machiste et sur les violences faites aux femmes. En France 20% des meurtres ne sont jamais élucidés. Le parti pris de la non-résolution du crime permet au réalisateur de se pencher sur la mécanique de l’enquête. En absence de dénouement, le suspense est désamorcé dès le préambule. Le remarquable travail d’écriture est soutenu par une distribution impeccable, Bastien Bouillon en flic taiseux hanté et Bouli Lanners en rugueux sensible.

Dominik Moll s’intéresse à la dimension humaine dans cette histoire de policiers hantés toute leur vie par une affaire qu’ils n’ont pas résolue. Avec précision, sobriété, il raconte le quotidien de la brigade entre frustration, inquiétude et investissement total dans leur métier. Le propos social éclaire la mise en péril d’un service public, état lucide des lieux dans la dégradation liée au manque de moyens, la pesanteur des procédures, les heures supplémentaires pas rémunérées, le renoncement à la vie personnelle…




« La Nuit du 12 » ausculte la société pour mieux livrer une conclusion sans concession. Les témoignages des conquêtes de Clara livrent un florilège navrant de masculinité toxique. Si tous possèdent un alibi, il est troublant de découvrir que chacun aurait pu basculer dans cette banalité du mal, dans l’impensable. Dominique Knoll dénonce le système des violences masculines en questionnant le processus d’investigation. 

Les enquêtes sur les crimes commis contre des femmes par des hommes, sont menées le plus souvent par des hommes. Le cadre d’un réalisme glaçant donne à comprendre les biais cognitifs qui entraînent des dysfonctionnements et une moins bonne appréhension des données : un jugement moral porté sur la victime, le développement de soupçons à cause de son style de vie et finalement le questionnement sur la part de responsabilité que la société misogyne voudrait lui faire porter. Un film d'une grande finesse, aussi prenant qu'intelligent. 

La Nuit du 12, de Dominik Moll
Avec Bouli Lanners, Bastien Bouillon, Pauline Serieys, Mounia Soualem, Théo Cholbi
Sortie le 12 juillet 2022