Expo Ailleurs : Albrecht Dürer, gravure et Renaissance - Jeu de Paume du Château de Chantilly - Jusqu'au 2 octobre 2022

 


Le Musée Condé du château de Chantilly consacre une exposition monographique à Albrecht Dürer (1471-1528), la première en France depuis vingt-cinq ans. Cet événement s’inscrit dans la lignée prestigieuse des récentes monstrations au musée Suermondt-Ludwig d’Aix-la-Chapelle et à la National Gallery de Londres. Deux des plus importantes collections hexagonales dédiées à l’oeuvre de Dürer, celle du musée Condé à Chantilly et celle de la Bibliothèque nationale de France, s’associent pour éclairer le parcours et décrypter le génie du maître allemand de la Renaissance. Mathieu Deldicque conservateur du patrimoine au Musée Condé (désormais directeur) et Caroline Vrand conservatrice du patrimoine au département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque national de France ont travaillé ensemble afin d'assurer l'impressionnant commissariat scientifique de cet événement, lequel a été rendu possible grâce au soutien du Getty Paper Project. Il s’est vu décerné le label « Exposition d’intérêt national » par le Ministère de la Culture.

Au Jeu de Paume du château de Chantilly, quatre-vingt-sept gravures, feuilles estampillées Dürer et une vingtaine de dessins ont été réuni. Ces œuvres sont confrontées aux productions de ses contemporains italiens, flamands, allemands. Le dialogue initié recontextualise la modernité d’Albrecht Dürer. Il donne à voir l’audace et la singularité de son travail. Homme de la Renaissance, peintre et dessinateur, graveur, inventeur, mathématicien, Albrecht Dürer marque son époque. Par son entremise, la gravure accède au rang des beaux-arts. La pratique sur bois développée à partir de 1400, semblait jusque-là plus propice aux faiseurs qu’aux créateurs. Sur cuivre, la gravure précède de peu l’imprimerie et se développe vers 1450. Ces naissances concomitantes accélèrent la circulation des savoirs, des images produites en volumes importants. L’exposition « Albrecht Dürer, Renaissance et gravure » replace l’artiste dans le contexte de son époque. A Nuremberg sa ville natale, foyer d’effervescence créative et d’évolution technique, il devient acteur puis moteur de l’innovation. Au Jeu de Paume, la scénographie chronologique et thématique ponctuée de modules dédiés aux séries, retrace une carrière unique. L’exposition révèle les spécificités de sa pratique de la gravure et l’influence exercée sur ses contemporains











Nuremberg, cité à la croisée des mondes, carrefour des grandes voies commerciales du Saint Empire romain germanique, acquiert réputation et richesse grâce à la métallurgie. Le talent des orfèvres et des armuriers sont célébrés à travers toute l’Europe. Epicentre de l’innovation en matière de reproduction des images et des textes, la ville rassemble certaines des plus grandes figures impliquées dans le développement de l’imprimerie.
 
Le père d’Albrecht Dürer, né en Hongrie et devenu citoyen du Saint Empire en 1468, exerce la profession d’orfèvre. Le patronyme choisi à cette occasion, Dürer, proche de l’allemand « tür », la porte, fait référence à sa ville natale Ajtòs, la porte en hongrois. Le jeune Albrecht entre en apprentissage auprès de son géniteur dès l’âge de treize ans. Cette formation initiale développe son habileté à manier la pointe et le burin sur cuivre, la gouge et le canif sur bois. Le père remarque son don pour le dessin et accepte fin 1486, qu’il poursuive son instruction au sein d’un atelier de peintre. 

Albrecht Dürer est placé auprès de Michael Wolgemut, l’un des deux illustrateurs de « La Chronique de Nuremberg », fameux incunable publié en 1493 par Anton Koberger, graveur devenu imprimeur et parrain d’Albrecht. Ce dernier s’essaie à la plume, le pinceau, la copie, le dessin d’après nature, le paysage à l’aquarelle, à l’huile. Il apprend les techniques, découvre et assimile, intègre et repense. 

Le jeune homme sillonne l’Europe, multiplie les séjours en Italie, aux Pays-Bas. Durant ces voyages, il forme son regard, synthétise les influences des maîtres, Martin Schongauer, qu’il ne rencontrera jamais, ou Andréa Mantegna. Au cours de ces périples, il se lie avec Léonard de Vinci qui travaille alors sur « La Cène » (1495-1498), oeuvre destinée au réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. Dürer rencontre Raphaël en 1505, et puis Giovanni Bellini, Lucas Kranach. Il fréquente les philosophes, les humanistes, comme Erasme de Rotterdam.










A Chantilly, les pièces maîtresses d’Albrecht Dürer côtoient ses séries, « L’Apocalypse » 1498 premier livre illustré de l’artiste considéré comme l’un de ses chefs-d’oeuvre, « La Vie de la Vierge », « Grande Passion sur bois ». Il imagine le premier livre dans lequel les gravures occupent le premier plan, tandis que le texte est relégué au second. « Les Meisterstiche », les trois gravures sur cuivre les plus célèbres, « La Mélancolie », « Saint Jérôme dans sa cellule » et « Le Chevalier, la mort et le diable », sont présentée ensemble même si le doute persiste concernant leur conception simultanée. Des gravures moins connues également. 

La comparaison avec ses contemporains souligne l’originalité de l’iconographie développée par Albrecht Dürer. Il reprend les grands thèmes de l’époque mais propose une approche des nus radicalement différente, un sens de la perspective nouveau et une interprétation symbolique des motifs religieux. Le foisonnement des détails cache le sens, suggère un sous-texte ésotérique. L’exposition met en avant l’importance de Dürer dans la construction intellectuelle de ses élèves notamment Hans Baldung, dit Grien. 

L’exposition retrace une vie riche de rencontres, ses maîtres, peintres et graveurs de Nuremberg, les princes des plus grandes cours d’Europe, ses mécènes, ses pairs, Raphaël, Léonard de Vinci. Dürer ne se contente pas de la pension versée par la cour des Habsbourg. Son travail descend dans la rue et se diffuse jusque sur les foires et les marchés. Les choix de distribution inédits et la reproductibilité des feuilles ouvrent de nouveaux débouchés. L’art rendu accessible au plus grand nombre se démocratise. Innovation technique et formelle, philosophie alternative, Albrecht Dürer est l’ami des humanistes, le proche de Martin Luther. Il s’investit dans son rôle de passeur, forme de nombreux élèves. 

Chaque étape de la carrière d’Albrecht Dürer marque un jalon fondateur. Il entretient des liens étroits avec le pouvoir. Ses premiers tableaux ont attiré l’intérêt des princes. Il prend soin de le conserver. Proche des thèses de la Réforme, Dürer fait partie du premier cercle des partisans de Martin Luther. Pourtant, il assiste au couronnement de Charles Quint, généreux mécène, en 1520 à Aix-la-Chapelle. A cette occasion, sa pension versée par la cour des Habsbourg est renouvelée.











Grâce à la technique de la gravure, Albrecht Dürer envisage une production de masse des feuilles. Le prix varie selon la qualité et la quantité. Il cherche à rendre l’art abordable. Sens du commerce, les colporteurs qu’il engage vendent ses gravures sur les marchés. La diffusion importante de ses œuvres le rend très populaire. Il ouvre son atelier aux curieux, aux collectionneurs, à ses pairs. Marketing avant l’heure. Albrecht Dürer essaime à travers toutes les cours d’Europe. 

Les deux-cent oeuvres présentées au Jeu de Paume de Chantilly soulignent les influences, éclairent les formes d’émulation. Elles permettent de s’interroger sur la notion de reproduction à l’identique, une pratique commune notamment durant la formation, de questionner le concept de propriété intellectuelle et de la limite du plagiat des sceaux. Artiste le plus copié de son époque, même de son vivant, Dürer n’hésite pas à poursuivre les faussaires. Il assoit sa réputation mais fait l’objet de contrefaçons. Un pan de l’exposition se consacre aux copistes indélicats. Albrecht Dürer aurait peut-être attaqué en justice Marcantonio Raimondi, non pas pour le plagiait de la composition mais plutôt pour la reproduction non autorisée du sceau. Premier cas de revendication d’une propriété intellectuelle. 

Au Jeu de Paume, le remarquable état de conservation des feuilles issues des collections de la BNF est saisissant. Peu montrées, peu prêtées depuis leur acquisition par l’abbé Michel de Marolles (1600-1681), grand collectionneur d’art, elles ont gardé une fraîcheur inusité. L’ecclésiastique a constitué au cours de sa carrière d’historien et d’archiviste, un fonds de près de deux-cents-mille estampes. Jean-Baptiste Colbert en rachète une grande partie en 1667 pour le compte de Louis XIV. Cette acquisition est considérée comme l’acte de fondation de l’actuelle Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de France.

Albrecht Dürer, gravure et Renaissance
Jusqu'au 2 octobre 2022

Jeu de Paume du Château de Chantilly
Domaine de Chantilly
7 rue Connétable Château - 60500 Chantilly
Tél. : 03 44 27 31 80