vendredi 15 février 2019

Théâtre : Premier Amour, de Samuel Beckett - Mise en scène et interprétation Sami Frey - Théâtre de l'Atelier



Méchantes frusques, pardessus élimé, besace en bandoulière, couvre-chef hors d’âge hérité d’un parent, un homme se souvient. Il ressasse sans cesse les souvenirs de plus en plus incertains de sa première histoire d’amour. Après l’enterrement de son père, il est chassé de la maison paternelle. Le jeune homme d’alors débute une vie d’errance. Il hante les cimetières préfère la compagnie des morts à celles des vivants. Il trouve finalement refuge sur un banc sur lequel il s’allonge. Un jour, une femme Lulu s’assoit à ses côtés, s’intéresse à lui. Elle le dérange, elle louche. Il préférait sa solitude. Elle le convainc néanmoins de la suivre et l’installe chez elle sans contrepartie. Indifférent, impavide, il se laisse faire. Peu causante, elle ne trouble pas ses ruminations. Lulu, qu’il rebaptise Anne, reçoit beaucoup d’hommes en journée. Bientôt, elle se dit enceinte de ses œuvres. A la naissance de l’enfant, il fuit le domicile conjugal pour échapper aux hurlements du nourrisson. Mais plus il s’éloigne, plus il réalise qu’il aimait cette femme.




Nouvelle de Samuel Beckett écrite en français en 1945, Premier amour n’a été publié qu’en 1970. Adapté pour la scène, ce récit dont le narrateur préfigure la grande famille des vagabonds beckettiens, convoque l’ironie douce et la désespérance autant que le rire sincère. L’auteur rend sa dimension sublime à la plus misérable des vies, illustre la cruauté de la condition humaine à travers cette histoire de presque rien, celles des amours calamiteuses d’un clochard et d’une prostituée. L’étrangeté du propos rejoint son universalité dans une ironie mordante où innocence et perversité ne font qu’un. Le mal de vivre, le tragique de l’existence et la déchéance sont comme illuminés par le surgissement du sentiment. Mais « L’amour, ça ne se commande pas. » et la douleur est immense, l’autodérision seule bouée de secours.

La réalité la plus crue côtoie la poésie la plus pure sur le fil d’un monologue d’une insolente liberté et d’une profonde humanité. Le rythme des phrases fait sonner la musicalité particulière des mots du poète irlandais. Le cheminement de l’inconscient se fait mots cahotant au gré des sursauts de la mémoire. Le pitoyable narrateur, misanthrope halluciné, expérimente un dénuement radical qui l’éloigne toujours plus des hommes. Le rire existentiel rattrape les considérations métaphysiques : « Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens. » Dans son discours, il se révèle tour à tour d’une terrible lucidité et d’une rare naïveté, cautèle espiègle, pur égoïsme revendiqué, assumé, brandi en étendard.



Devant un grand rideau de fer, deux banc côte à côte. Une lumière rouge clignote tandis que retentit régulièrement une sonnerie stridente. La scène est un lieu étrange, entre-deux mondes. Ce pourrait être un hôpital psychiatrique, une prison, le purgatoire peut-être aussi. Le plateau devient avant tout espace mental.

Timbre velouté, œil sombre et rieur, incandescence d’une présence, Sami Frey se met en scène dans un dépouillement qui célèbre les mots de Beckett et tend vers l’épure absolue. Comédien magistral, il vit le texte dans sa chair, entretient un rapport intime avec les mots, presque organique. Son incarnation aussi intense que sensible de la pensée de l’auteur exprime dans sa simplicité une véritable gourmandise du texte. Les mots entrent en résonance emportés par le flot des souvenirs incertains d’une piteuse humanité. La densité des silences, les non-dits racontent la difficulté à vivre, l’amour et la mort, eros et thanatos intimement liés. Merveilleux moment de théâtre, incisif, drôle, cruel. A voir absolument.

Premier amour, de Samuel Beckett
Mise en scène et interprétation Sami Frey
Jusqu’au 3 mars 2019
Du mardi au samedi à 19h, 11h le dimanche

Théâtre de l’Atelier 
1 place Charles Dullin - Paris 18
Réservation : 01 46 06 49 24 

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