Théâtre : Les Créanciers, d'August Strindberg - Avec Adeline d’Hermy, Sébastien Pouderoux, Didier Sandre - Studio de la Comédie Française



Ils viennent de se rencontrer mais ils sont déjà amis. Gustaf, homme d’âge mûr, élégant, sûr de lui, et Adolf, jeune artiste fragile et déprimé qui de peintre est devenu sculpteur tout récemment, s’entretiennent des déboires amoureux de ce dernier. La jeune épouse d’Adolf, Tekla, une romancière à succès émancipée, ne lui accorde pas l'attention dont il aurait besoin. Il se sent délaissé par une muse qui est empêchée par sa propre réussite. Gustaf s’entend à lui démontrer à quel point celle-ci manque à ses devoirs, à quel point sa nature de séductrice compulsive est mauvaise, empoisonnant peu à peu son esprit. Mais ce qu’Adolf ignore, c’est que Gustaf n'est pas un inconnu pour Tekla. Il s'agit de son ex-mari épousé en premières noces. Rongé par le ressentiment, Gustav ne rêve que de se venger de celle qui l’a abandonné.






Huis clos pervers entre une femme et ses deux maris, Les Créanciers donne une dimension tragique au vaudeville dans lequel est empêtré ce trio amoureux. Fièvre, déchirement, règlement de compte, August Strindberg tisse en trois tableaux, trois confrontations sulfureuses, un portait cruel des relations de couple faites de tourments et de désillusions. Le texte, écrit juste après Mademoiselle Julie, semble inévitablement évoquer la situation personnelle du dramaturge suédois alors en pleine rupture avec sa première épouse, la comédienne Siri von Essen. 

La violence des mots dans ces confrontations ouatées aussi inquiétantes que réjouissantes pour le spectateur laisse transparaître la terrible cruauté des protagonistes, leur absence de pitié, de compassion. Dialogues ciselés, affûtés, la perfidie des conversations ébranle les certitudes de chacun, renvoyant les protagonistes à leurs souffrances morales, leur dépression ou leur sentiment d’abandon. 

Dans cette oeuvre noire, cynique, d’un pessimisme absolu, les hommes dépossédés d’eux-mêmes par leur amour névrotique reproche au personnage féminin d’avoir su s’émanciper du patriarcat de la société. Elle échappe au statut de femme-objet auquel ils voudraient la renvoyer, insupportable indépendance, suprême ingratitude selon ces deux hommes qui assument pleinement un machisme, un machisme qui apparaît comme véritable écran à la fragilité de leurs amours propres.




La créance d’amour que vient réclamer Gustav met en lumière l’amertume qui le ronge. L’âpreté de la pièce met en lumière la cruauté des êtres, la jalousie glaçante. Ane Kessler imagine pour ce huis clos psychologique vénéneux une mise en scène sobre et élégante où elle traduit une forme d’empathie pour ces âmes torturées. La direction d’acteur souligne avec subtilité les tensions dramaturgiques.

La belle présence d’Adeline d’Hermy en séductrice ambivalente, objet de désir, de fascination, de haine aussi, est un vrai bonheur. Attitude de femme-enfant ou redoutable manipulatrice, elle est lumineuse. Didier Sandre, dandy élégant à la nonchalance apparente, nous livre une partition admirable, incarnant Gustav avec beaucoup de nuances. Physique de jeune premier et âme souffreteuse, Sébastien Pouderoux joue un Adolf sensible, fragile à moins qu'il ne soit simplement faible.

Histoire de dépit amoureux, récit d’une vengeance, jeu de dupe, Les Créanciers explore les passions exacerbées avec une brutalité moderne, intense et tourmentée. Une belle soirée de théâtre.

Les Créanciers, de August Strindberg
Mise en scène : Anne Kessler
Avec Adeline d’Hermy, Sébastien Pouderoux, Didier Sandre
Adaptation Guy Zilberstein
Traduction Alain Zilberstein

Du 31 mai au 8 juillet 2018

Studio de la Comédie-Française
Galerie du Carrousel du Louvre, place de la Pyramide inversée
99 rue de Rivoli – Paris 1
Location : 01 44 58 15 15 du mercredi au dimanche 14h-17h



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.