samedi 10 mars 2018

Paris : Passage Lemoine, un étrange raccourci entre la rue Saint-Denis et le boulevard de Sébastopol - IIème



Le passage Lemoine, lancé à travers un ilot d'immeubles, se glisse de la rue Saint-Denis au boulevard Sébastopol, déroulant sur 104 mètres une sorte d'allée ponctuée de courettes curieusement aménagées. L'ancien quartier de la Porte Saint-Denis, notre actuel quartier Bonne-Nouvelle, a connu de profondes transformations. La rue Saint-Denis, voie royale au Moyen-âge, ponctuée de nombreuses congrégations religieuses jusqu'à la Révolution, Eglise Saint-sauveur, maison d'été des Catherinettes, couvent des Filles-Dieu, hôpital de la Trinité, devenue gouailleuse gouapeuse fait partie du Sentier du textile où fleurissent les ateliers de confection et les boutiques de gros et demi-gros. La gentrification progressive des quartiers populaires de Paris modifie profondément l'éco-système  urbain établi dans les années 1970. De nos jours, start-ups diverses et bars-restaurants se multiplient repoussant les derniers sex-shops et les vénus mercenaires vers d'autres lieux. Si le passage Lemoine n'a pas le charme architectural du passage des Dames de Saint Chaumond voisin dont je vous parlais ici, ni l'intérêt historique d'un passage Saint-Foye qui se trouve juste en face et que j'évoquais là, il demeure un témoin topographique intrigant et un raccourci apprécié des riverains.









Le passage Lemoine ne figure pas sur le plan de la Ville de Paris et de ses faubourgs de Jacques Gomboust gravé en 1652 malgré sa réalité matérielle. Cette ruelle sans nom prend celui d'Etienne Houssaie qui le 22 mai 1658 acquiert une maison dite de la Longue Allée, répertoriée dès 1636. En 1714, la présence de l'étroite venelle est enfin attestée sous l'appellation rue de la Houssaie sur le plan de Paris en vingt planches établi par le cartographe Jean de La Caille. Cependant à l'usage, il semble que ce soit plutôt le nom de l'ancienne maison qui perdure et le passage de la Longue Allée qui débouche sur la rue du Ponceau, des Egouts et Neuve-Saint-Denis est mentionné sur le plan de Jaillot de 1775.

Plus tard, au XIXème siècle, le passage prend le nom d'un propriétaire, un certain Lemoine dont la veuve et les héritiers ont quelques démêlés avec leurs créanciers à la suite d'hypothèques contractées sur les portions indivises.  L'immeuble du passage Lemoine est vendu en 1830 puis en 1833 pour régler les dettes de la famille Lemoine.











Le percement du boulevard Sébastopol à partir de 1854 - il sera inauguré en 1858 - change profondément le quartier. Les grands travaux haussmanniens amputent le passage Lemoine d'une partie à l'Est et le dotent en façade sur le boulevard, un immeuble classique en pierre de taille. En 1870, Eugène Pottier, dessinateur d'étoffe et son épouse, qui tient alors un établissement de bain, y demeurent. Celui-ci, membre actif de la Commune de Paris, rédige en 1871 un poème à la gloire de l'Internationale ouvrière dont les mots mis en musique deviendront les paroles du célèbre chant révolutionnaire. 


Passage Lemoine par Eugène Atget - 1909


L'appellation passage Lemoine semble pourtant encore fluctuante jusqu'à l'Entre-deux-guerres. Selon la fiche de la nomenclature de la Ville de Paris, un plan de 1913 indique toujours le passage de la Longue Allée. Si de nos jours le passage Lemoine n'est pas exactement une beauté malgré la bonne volonté de certains riverains à la main verte, cet étrange goulot à travers les immeubles du pâté de maisons est une curiosité typiquement parisienne. 

Passage Lemoine - Paris 2
Accès 135 boulevard de Sébastopol - 232 rue Saint-Denis 

Bibliographie
Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, Félix et Louis Lazare
Paris ancien et moderne, ou Histoire de France divisée en douze périodes ...
Par Jean Lacroix de Marlès
Recherches critiques : historiques et topographiques sur la ville de Paris - Volume 2 - S. Jaillot Géographe ordinaire du Roi
Recueil général des lois et des arrêts en matière civile, criminelle, commerciale et de droit public - Contributeur Jean-Baptiste Sirey - Volume 26

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