samedi 23 septembre 2017

Paris : Passage Molière, du Théâtre Molière à la Maison de la Poésie, destinée singulière d'une salle de spectacle - IIIème



Dans le quartier Saint-Avoye, en plein cœur du Marais, le joli passage Molière enchante les flâneurs par ce petit air anachronique d'un Paris d'antan. Sol pavé et bâti du XVIIIème siècle aux charpentes de bois, cette voie piétonne a conquis les plus revêches par l'originalité de ses petites boutiques aux façades classées, la convivialité de ses restaurants. Fin 2015, un grand ravalement a été lancé afin de redonner tout son lustre à cette pépite si parisienne. A cette occasion, de nombreux désordres structurels se sont révélés, des fissures si importantes que cinq locaux commerciaux et trois logements ont dû être étayés. Paris Habitat propriétaire des immeubles du passage Molière s'est vu dans l'obligation de reloger tous les riverains, particuliers comme commerçants afin de pouvoir envisager des travaux d'envergure afin de le sauver. Ce temps mort permettra également de remettre aux normes modernes l'ensemble des bâtiments. La tâche a été confiée au cabinet d'architecte Wao qui interviendra dès cet automne en débutant par une purge et une mise à nue des structures. Les chapes de béton coulées sur les planchers lors d'opérations de réhabilitation datant des années 1970-80 seront retirées, le cloisonnement revisité, l'isolation thermique repensée. La fin de chantier prévue d'ici 2019 laissera place à un projet lancé par la municipalité qui prévoit de transformer le passage Molière en pôle culturel axé sur la littérature. Si aujourd'hui, les vitrines badigeonnées de blanc d'Espagne semblent bien mélancoliques, la vie qui a déserté cette petite venelle reviendra bientôt dans l'esprit porté par son histoire.








A la fin XVIIème siècle le passage Molière, qui ne porte pas encore ce nom, accueille le siège de la Compagnie des Indes Occidentales créée en 1664 par Colbert et dont la brève histoire se termine en 1674.  La dissolution de la compagnie laisse vides les locaux qui longent le passage. Un Bureau des Nourrices vient s'y loger et notre passage devient Passage des Nourrices. Lorsqu'un décret du 13 janvier 1791 stipule que "Tout citoyen pourra élever un théâtre public et faire représenter des pièces de tout genre, en faisant préalablement à l’établissement, la déclaration à la municipalité", Jean-François Boursault-Malherbe (1750-1842) se porte acquéreur des bâtiments. En moins de trois, il les fait transformer en salle de spectacle particulièrement luxueuse pour un théâtre populaire. Cet espace baptisé Théâtre Molière donne alors son nom au passage qui nous intéresse aujourd'hui. Le théâtre est inauguré le 18 juin 1791 avec une représentation du Misanthrope. Il s'y joue notamment des pièces révolutionnaires de Charles-Philippe Ronsin. 

Acteur, auteur, dramaturge et futur conventionnel, Boursault-Malherbe ne manque pas d'idée et le succès est au rendez-vous. L'entrée du Théâtre Molière se fait alors rue Saint-Martin, celle dans le passage étant réservée aux artistes. Après la journée du 10 août 1792 - la prise des Tuileries menée par la Commune insurrectionnelle de Paris et par les sections parisiennes - qui marque le début de la première Terreur, le théâtre suspend son activité. Le 7 septembre 1792, Boursault-Malherbe est nommé député à la Convention et abandonne ses fonctions de directeur du théâtre Molière. Géré par une société d'acteurs, il devient Théâtre National de Molière puis Théâtre des Sans-Culottes en 1793. Le passage Molière suit le mouvement et devient passage des Sans-Culottes.








De nombreux directeurs se succèdent à la tête de la salle et chacun donne au théâtre un nouveau nom. Théâtre des Artistes en société en 1797, des Amis des arts et des élèves de l'Opéra-Comique en 1798. Il héberge un temps le Colisée d'hiver. En 1806, Boursault-Malherbe qui est toujours propriétaire des lieux, reprend la direction. Ce sera le théâtre des Variétés nationales et étrangères dont le répertoire se diversifie. Auteurs anglais, allemands, espagnols, italiens, en tête Sheridan et Goldoni attirent les foules. Mais le 8 août 1807, un décret impérial qui limite le nombre de théâtre à Paris supprime douze théâtres et l'oblige à fermer. En 1810 Boursault-Malherbe revend son théâtre. Les nouveaux acquéreurs adaptent le bâtiment. L'espace est coupée en deux dans sa hauteur. Au de rez-de-chaussée, s'installe un magasin de papier et à l'étage une salle qui sera tour à tour de culture physique, d'armes, de concerts, de banquets, de bals. 









En 1830, un certain Lemétheyer obtient l’autorisation d'exploiter à nouveau le théâtre. La façade de la rue Saint-Martin où se trouvait l'entrée ayant disparu, il fait percer un nouvel accès au 82 de la rue Quincampoix. De la salle elle-même, il ne reste que les murs et notre valeureux entrepreneur culturel entame d'importants travaux afin qu'elle retrouve sa vocation originelle. L'inauguration a lieu le 9 juin 1831 mais le théâtre doit fermer à nouveau le 31 décembre 1831. Mauvaise affaire pour le sieur Lemétheyer.

En 1835, Pierre Jacques de Saint Aulaire, ancien tragédien de la Comédie Française, y donne des cours d'art dramatique fréquentés par Elisabeth Félix, future mademoiselle Rachel. Le Club des Patriotes du 7ème arrondissement ou Club du passage Molière qui participa activement à la journée de manifestation populaire du 15 mai 1848, s'y réunit. Traditions de réunions politiques qui perdureront à l'occasion des élections de 1869. Le théâtre tombe dans l'oubli. Le bâtiment qui traverse tout le passage Molière est divisé pour mieux se conformer aux besoins des commerces. La salle démantelée devient partiellement entrepôt. Un cordier s'installe sur l'espace donnant sur le 82 rue Quincampoix. Dans le fond de sa boutique, colonnes, galeries et loges des actrices sont conservés.








Le 12 avril 1974, le passage Molière est inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques protégeant ainsi façades et toitures du passage dépendant du 157, 159, 161 rue Saint-Martin et du 82 rue Quicampoix ainsi que les vestiges de l'ancienne salle de théâtre et son couloir d'accès avec ses inscriptions côté 82 rue Quincampoix. La Ville de Paris se porte acquéreur de l'ensemble et lance une restauration complète avec une attention particulière pour la salle de spectacle qui retrouve sa splendeur d'origine. Il ne reste de celle-ci que l'escalier conduisant à la salle de bal et les colonnes de pierre aux têtes couronnées. L'architecture originelle du théâtre comportant une coupole, un parterre en gradin, deux balcons est remise à jour dans l'esprit du XVIIIème siècle. C'est en 1995 que la Maison de la poésie prend possession des lieux. Rencontres, lectures, projections, concerts redonnent vie à la mémoire des lieux pour le plus grand plaisir des Parisiens.

Passage Molière - Paris 3
Accès 157 rue Saint-Martin et 82 rue Quincampoix 

Bibliographie
Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments - Félix et Louis Lazare
Dictionnaire historique des rues de Paris - Jacques Hillairet - Editions de Minuit
Promenades dans toutes les rues de Paris - Félix de Rochegude - Editions Hachette
Le guide du promeneur 3è arrondissement - Isabelle Dérens - Edition Parigramme

Sites référents


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