Paris : Place de l'Estrapade, la résidence parisienne d'Emily in Paris et la mémoire d'un supplice médiéval abominable - Ve arr

 

La Place de l'Estrapade, entre Val-de-Grâce et Sorbonne, à deux pas du Panthéon, déploie ses charmes pittoresques au carrefour des rues de l'Estrapade, Clotaire, Lhomond et des Fossés-Saint-Jacques. Cette placette caractéristique du Quartier Latin, côté Ve arrondissement, doit sa renommée récente à la série "Emily in Paris", diffusée depuis le 2 octobre 2020 sur Netflix. Le personnage d'Emily Cooper, interprété par Lily Collins, réside dans un appartement, sous les toits, au 5e étage du numéro 1 place de l'Estrapade. Moins mignon, il s'agit également du lieu de tournage, en 2023, du film "The Killer" de David Fincher. 

Sur le versant Nord de la Montagne Sainte Geneviève, ce square triangulaire prend des allures idéales de décor de cinéma avec ses pavés caractéristiques, ses élégants immeubles, ses commerces de proximité, cafés et restaurants. Mais le nom de cette placette où chante une fontaine rappelle son histoire plus glaçante, celle d'un lieu d'exécution publique des peines des soldats déserteurs condamnés au supplice de l'estrapade, du XIIIe au XVIIe siècle.








À l'Est du fossé de l'enceinte Philippe Auguste, rempart défensif édifié à partir du XIIe siècle, la place se situe à proximité de la Porte Bordet ou Porte Saint Marcel, à l'angle des actuelles rues Descartes et Thouin, construite au XIIIe lors de la construction de la muraille défensive, démolie en 1683. La suppression de cette portion de l'enceinte Philippe Auguste débute en 1650. De nouvelles portes de la ville ouvrent à cette occasion, notamment la Porte Saint Jacques ou Porte Notre-Dame-des-Champs, à l'emplacement à l'angle des actuelles rue Saint Jacques et rue Soufflot, porte supprimée lors du prolongement de la rue Soufflot vers le boulevard Saint-Michel en 1877 et la rue des Fossés-Saint-Jacques. 

Le nom de la place de l'Estrapade est associé à un supplice infligé par la justice aux soldats déserteurs et voleurs sous l'Ancien Régime. Les condamnés, mains liées dans le dos, étaient hissés en haut d'un gibet par un mécanisme. Ils étaient ensuite relâchés dans le vide, chutant depuis le sommet de la potence, toujours attachés, sans qu'ils s'écrasent au sol, afin de provoquer une dislocation des épaules. En 1687, l'instrument de la place de l'Estrapade déménage vers le marché aux chevaux, entre les actuelles rue de Tournon et Garancières dans le VIe arrondissement. Louis XVI abolit par décret cette torture, en 1776, et la remplace par une peine de bagne.







La place de l'Estrapade connait des dénominations successives. À la Renaissance, elle s'étend au-delà de la rue d'Ulm actuelle et jusqu'à la Porte Papale ou Porte Sainte-Geneviève, ancienne porte de l'enceinte Philippe Auguste, percée au début du XIIIe siècle, murée avant le XVIe siècle et détruite au XVIIe siècle. La place se trouve dans l'axe de la rue des Sept-Voies intégrée par la suite dans l'enclos de l’abbaye Sainte-Geneviève. Elle est alors le carrefour de Braque, du nom de la salle de "jeu de longue paume du grand Bracque", à l'enseigne d'un chien de race braque, qui s'y tient. 

À l'installation de l'instrument de torture au début du XVIe siècle, la place change de nom. Puis la Place de la Vieille Estrapade devient place Neuve de Fourcy, en hommage à Henri II de Fourcy (1629-1708), prévôt des marchands de Paris de 1684 à 1691, à l'initiative de son réaménagement au XVIIe siècle. 

Au XVIe siècle, le Temple de Jérusalem, lieu de culte huguenot, se développe en face du jeu de paume. Le sanctuaire est pillé et incendié en 1562, dix ans avant le massacre de la Saint Barthélémy.  Au XVIIe siècle, la place de l'Estrapade abrite le bureau central des falots du quartier, qui permet louer les services d'un porteur de lanterne "un falot", susceptible d'éclairer le chemin des noctambules.







Au numéro 1, l'adresse d'Emily, se trouve la Maison Moreau, nom du commanditaire Sylvain Moreau, maître charpentier dont les initiales SM figurent toujours sur la façade. L'édifice achevé en 1775-1776, est construit sur les plans de l'architecte François Soufflot dit le Romain (1750-1801), successeur et petit-neveu de Jacques Germain Soufflot (1713-1780), architecte du Panthéon voisin. Le sculpteur David d'Angers (1788-1856), qui travaille à la réalisation du fronton du Panthéon, y réside en 1857. 

Au numéro 11, à partir des années 1830, la pension Bailly accueille les éléments rebelles des bonnes familles, notamment un certain Charles Baudelaire, renvoyé du Lycée Louis le Grand, en 1840, à l'âge de dix-neuf ans. 

Au numéro 15, se trouvait la Caserne de l'Estrapade, en activité sous la Révolution et le Second Empire, bâtiment détruit lors de réaménagement moderne. 

Place de l'Estrapade - Paris 5
Métro : Cluny La Sorbonne ligne 10 / Place Monge ligne 7 
RER : Luxembourg ligne B
Bus : Lignes 21, 24, 38, 84, 89



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.

Bibliographie
Connaissance du Vieux Paris - Jacques Hillairet - Rivages
Le guide du promeneur 5è arrondissement - Bertrand Dreyfuss - Parigramme
Le guide du patrimoine Paris - sous la direction de Jean-Marie Pérouse de Montclos - Hachette