Enfant, Victoria développe un strabisme divergent tandis que sa soeur aînée est affublée d'une forte myopie. La gamine louche par intermittence. Au lendemain, d'un rendez-vous chez l'orthoptiste, Claire et Gérard, leurs parents aussi inconséquents qu'égoïstes, purs produits des années 1970, confient Victoria et sa soeur à une grand-mère redoutée, pour aller faire leur vie de leur côté.
Aujourd'hui quadragénaire, mère d'un garçon, Nils, Victoria mène une sorte d'enquête introspective, qui la plonge dans une réflexion sur le strabisme, parfois désigné sous le terme de coquetterie. Elle dresse un inventaire de personnalités, d'artistes affligés de strabisme, Rembrandt et Léonard de Vinci, René Descartes, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras, s'interroge sur l'influence de ce handicap sur leurs parcours.
Victoria est bientôt rattrapée par les aléas de sa famille dysfonctionnelle. Elle se voit contrainte de renouer les liens avec des parents toxiques au pouvoir de nuisance intact. Sa mère bipolaire alcoolique qui utilise les menaces de suicide pour faire du chantage affectif répète à l'envie qu'elle regrette d'avoir eu des enfants et refuse les soins. Son père octogénaire lunaire perd la tête, lentement happé par une forme de démence sénile qui se manifeste aussi dans la violence. Victoria reçoit un message alarmant de Claire : Gérard a tenté de l'étrangler et elle doit désormais dormir un club de golf à ses côtés afin de se défendre en cas d'agression nocturne.
Premier roman autofictionnel, "Mon oeil" se déploie en trompe-l’œil, effet qui débute dès le double sens du titre, à la fois interjection pour manifester son incrédulité et évocation d'un trouble de la vision anodin. Victoria Kaario signe un bref ouvrage, incisif et plein de fantaisie, une chronique familiale à l'humour corrosif, à l'ironie mordante. Sur le fil, elle livre une réflexion sensible sur le vieillissement, les liens filiaux. Avec une causticité savoureuse, elle interroge les causes de son strabisme par intermittence, provoqué par les émotions, les angoisses, les chocs, un symptôme de trauma qui résiste à la rééducation oculaire. Pour la petite Victoria narratrice, loucher devient une façon de "prendre la tangente", de mettre à distance la réalité des rapports familiaux.
La romancière s'empare du potentiel comique des situations absurdes qu'elle vit pour évoquer le chaos d'une famille déséquilibrée, ses parents qui se font appeler par leurs prénoms, l'absence de stabilité, l'indifférence. Les messages vocaux de la mère, intrusifs, entre reproches et affabulations, entre drôlerie irrésistible et tragédie, viennent interrompre le récit avec insistance. Avec un talent de conteuse et un sens rare du détail, Victoria Kaario pioche dans les bribes de souvenirs, redonne chair aux conversations. Elle regarde sous un angle nouveau ses parents vieillissants, dont l'état de santé préoccupant, la fragilité et les égarements, prémices d'une déchéance annoncée, font naître une tendresse inédite. Pour retrouver la vue et embrasser une clairvoyance nouvelle, elle doit se confronter aux rancœurs, surmonter les traumatismes et pardonner.
Mon oeil - Victoria Kaario - Éditions Verdier




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