Paris occupé, 1944. Claire, dix-neuf ans, a rendez-vous à 17h, avec celui qu'elle ne connait que sous son nom de code, Blanche. Depuis deux ans, elle retrouve régulièrement ce chef de la Résistance pour dactylographier des "feuilles volantes", des tracts d'information destinés aux membres du réseau. Au fil des rencontres clandestines, la jeune femme s'éprend en secret de cet homme, sans qu'il n'en sache rien, sans qu'il n'ait jamais fait un geste vers elle. Mais aujourd'hui, il est en retard pour la première fois. L'appréhension tourne à l'angoisse. Selon les directives de sécurité, elle devrait fuir. Mais elle l'attend, refuse de se laisser envahir par le désespoir de l'incertitude. Pour faire face à la peur durant cette longue nuit de solitude dans l'appartement bourgeois de sa tante, réfugiée dans le Sud, elle s'échappe par la pensée. Sur les feuilles de papier, elle couche l'histoire qu'ils ne vivront pas, le rêve d'amour, d'une vie de couple, de famille, le quotidien, la douceur, la tendresse, les mariages, les vacances, les enfants, les deuils et le privilège de vieillir ensemble.
Timothée de Fombelle, auteur jeunesse, saga "Tobie Lolness", "Vango", "Alma", signe une ode romanesque aux résistants, à ceux qui s'insurgent, se révoltent et renoncent à eux-mêmes, à ce qui aurait pu être. Texte ciselé, geste poétique, le romancier considère avec compassion la cruauté de la réalité, la difficulté de l'engagement, la fragilité des existences. La rythmique des phrases embrasse le flux de la pensée dans un mouvement d'une grande musicalité.
Texte saisissant, aussi bref que dense, "La vie entière" bouscule la chronologie. Dans un mouvement permanent entre les temporalités, l'héroïne de Timothée de Fombelle se penche sur le passé, habite le présent et investit un futur imaginaire. Le monologue intérieur livré, vibrant, sensoriel, tendre, émouvant, sur le papier devient un acte de résistance. Claire ressent l'urgence de poser des mots sur ce qui aurait pu être, pour un instant encore nourrir l'espoir. Les fulgurances lucides viennent troubler cette rêverie, la réalité mortifère des arrestations récentes, de la pression policière. Son récit est hanté de figures fugitives, les membres du réseau, Rosine la faussaire, Émile l'adolescent porteur de valise, dont se devine le destin tragique.
Au seuil de la vie, Claire effleure le rêve d'une existence qui ne sera jamais vécue, fauchée par le destin, par la guerre. "J'écris la vie que nous n'aurons pas". Elle dit l'obstination, cette pensée magique, la croyance en la force de l'écrit pour conjurer la terrible réalité, l'issue inéluctable. Elle cherche à "gagner du temps sur la nuit". L'héroïne fait le choix de la fiction, du pas de côté pour surmonter les terribles intuitions, échapper à l'horreur, se confronter à la mort. Méditation, temps suspendu de l'attente, terrible sentiment de gâchis. Un roman bouleversant.
La vie entière - Timothée de Fombelle - Éditions Gallimard
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.




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