L'exposition "K-Beauty. Beauté Coréenne, histoire d'un phénomène", au Musée Guimet jusqu'au 6 juillet 2026, retrace les origines d'une esthétique nourrie de canons traditionnels, de rituels ancestraux, aujourd'hui objets d'une relecture contemporaine. La beauté coréenne s'inscrit dans un idéal plus vaste, empreint des vertus confucéennes, la bienveillance, la moralité, la droiture, la bienséance, la connaissance, l'intégrité.
Le phénomène de la K-Beauty porté par l'industrie cosmétique sud-coréenne a modifié l'imagerie et les routines beauté de l'ensemble de la planète. Du "layering" multiplication des couches de produits, aux masques en tissu, jusqu'à l'importance de la protection solaire, ou encore la combinaison de composants traditionnels et de nouveautés pointues issues de la technologie, la pratique revendique une approche globale dans le soin apporté aux vêtements, au corps, à la peau, aux cheveux. Bien-être rime avec santé mais également préceptes philosophiques. Spiritualité, curiosité intellectuelle, discipline font partie intégrante d'une vision de la beauté associée à la vie vertueuse, la recherche d'un équilibre marqué par une absence d'excès.
Placée sous le commissariat de Claire Bettinelli, chargée de production des expositions et des collections contemporaines du Musée national des arts asiatiques - Guimet et Claire Trinquet-Solery, chargée de projets numériques et multimédia du Musée national des arts asiatiques - Guimet, l'exposition explore la généalogie du concept de beauté coréenne, de l'ère Joseon (1392-1897) à nos jours. Peintures, dessins, photographies, accessoires de mode, nécessaires de toilette, magazines, vêtements, le corpus réuni au Musée Guimet évoque un héritage réinventé à l'aune de la contemporanéité.
La diffusion des préceptes de la beauté sud-coréenne dans le monde entier, ses codes, ses pratiques, s'inscrit dans un contexte de soft power, stratégie d'influence culturelle. Facteur de puissance sur la scène internationale, la vague Hallyu - le rayonnement de la culture populaire coréenne, la musique, la K-Pop et les groupes d'Idols, les séries K-Drama, les films, la gastronomie, l'industrie cosmétique avec la K-Beauty et la littérature comme la romancière Hang Kang, prix Nobel de littérature en 2024 - n'est pas exempte d'une certaine dimension géopolitique.
Le dernier chapitre de "K-Beauty. Beauté Coréenne, histoire d'un phénomène" vient également questionner des aspects plus controversés, la quête de perfection d'une jeune génération piégée dans l'obsession des apparences, la valorisation à l'extrême du physique, les injonctions normatives.
Au XVIIIe siècle, les principes du néo-confucianisme, philosophie originaire de Chine, se diffusent dans la société coréenne. Ils façonnent les idéaux de beauté et s'expriment notamment à travers une esthétique, fruit de l'harmonie. Raffinement des vêtements, de la coiffure, excellence des cosmétiques développés avec la pharmacopée traditionnelle, invitation à l'instruction, à la connaissance, le bien et le beau sont indissociables.
Les peintres de l'ère Joseon rendent compte d'une beauté féminine caractérisée par une peau diaphane soulignée d'un maquillage discret, fard rouge et charbon noir, des cheveux apprêtés avec sophistication, des atours amples et fluides. Le peintre Shin Yun-bok dit Hyewon (1758-après 1813) acquiert une réputation importante par ses représentations de la vie quotidienne des paysans mais également des kisaengs, courtisanes officiant auprès des élites. Son oeuvre la plus célèbre, "Portrait d´une beauté", peinture sur soie, témoigne des standards de beauté de la période Joseon. Artiste de cour, il sera renvoyé de sa position pour la dimension érotique de ses peintures.
L'étiquette, les arts et les rituels de soin se retrouvent dans le Donguibogam, recueil réunissant les grands traités médicaux, rassemblés en un seul livre par le médecin Heo Jun en 1613. L'ouvrage décrit corps, pathologies, remèdes, diagnostics, recettes en y associant préceptes de santé quotidienne, hygiène, cosmétique.
Les normes de la beauté coréenne accordent, déjà cette époque, une importance à la carnation. La peau doit être la plus claire possible, quitte à utiliser des composants toxiques à l'instar du mercure et du plomb. En 2015, des fouilles archéologiques ont mis à jour la tombe de la princesse Hwahyeop (1733-1752) dans laquelle ont été retrouvés meubles funéraires et de nombreux objets de toilette, ensemble de beauté, ustensiles et pots de cosmétiques. Les chercheurs ont alors pu en analyser les composants pour déterminer les formules à base de cire d'abeille, de cinabre, de vinaigre. Dès les années 1880, les premiers photographes coréens mettent en scène la beauté dans des images composées comme des tableaux.
Au XXe siècle, de nouveaux codes émergent sous l'influence extérieure, tout d'abord du Japon puis des États-Unis. À la suite de l'invasion japonaise en 1910, la Corée annexée est colonisée par l'Empire du Japon. En 1945, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la capitulation du Japon met fin à cette domination. La Corée divisée en deux zones est au Nord occupée par l'Union soviétique et au Sud par les États-Unis. L'échec des négociations de réunification donne naissance aux deux Corées, zone Sud la république de Corée en août 1948, zone Nord la république populaire démocratique de Corée communiste en septembre 1948.
La guerre de Corée (1950-1953), dévastatrice, laisse la Corée du Sud exsangue. Dans les années 1960-1970, le pays se reconstruit sous un régime autoritaire militaire. Le "miracle économique" coréen se construit à partir d'une industrialisation de l'économie tournée vers l'export. Capitalisme et société de consommation transforment les normes. L'industrie cosmétique coréenne associe des formulations modernes aux composants issus de la pharmacopée ancestrale, le ginseng, la centella asiatica, le riz. Les packagings s'inspirent des poteries et contenants traditionnels, vases maebyeong, jarre-lune. Les revues dédiées à un public féminin témoignent de l'occidentalisation de l'esthétique, sous l'influence américaine. Le tableau "Listening" (1966) de Kim In-soong (1911-2001) représente une jeune femme à la beauté hybride.
À partir des années 1980, la Corée du Sud connait un mouvement de libéralisation. Les premières élections présidentielles au suffrage universel se déroulent en 1987. L'année suivante se tiennent les Jeux Olympiques de Séoul.
Dès les années 1990, le cinéma coréen redéfinit la beauté au masculin. La virilité traditionnelle des années 1970 fait place à l'idée d'une masculinité douce, archétype nouveau incarné par les kknominam, les "Flower boys". Ces jeunes hommes conscients et soucieux de leur apparence tiennent les premiers rôles dans des productions telles que le film "My sassy girl" (2001) dont le personnage masculin principal est incarné par l'acteur Cha Tae-hyun, ou encore la série "Winter sonata" (2002) dont le succès à l'étranger propulse l'acteur Bae Yong-jun au statut de star internationale avec une notamment une grande popularité au Japon.
À partir des années 2000, la vague Hallyu, soft power culturel, s'incarne dans l'industrie musicale, la K-Pop et ses groupes iconiques BTS, StrayKids, Aespa, Blackpink, les séries K-Drama. Acteurs et chanteurs deviennent les porte-parole des marques de K-Beauty. L'industrie cosmétique sud-coréenne touche des marchés dans le monde entier. Some by Mi est l'une des premières marques, fondée dans l'objectif d'exporter les produits.
L'exposition s'achève avec la diffusion, du documentaire autobiographique "Areum" (2016), de la réalisatrice Areum Parkkang. Installée en France en 2015, où elle étudie la vidéo féministe à l’École des Beaux-Arts du Nord-Pas de Calais, elle y retrace ses relations à l'amour et la beauté dans une société patriarcale dont les structures imposent des canons impossibles à atteindre aux femmes.
K-Beauty. Beauté Coréenne, histoire d'un phénomène
Jusqu'au 6 juillet 2026
6 place d’Iéna - Paris 16
Tél : 01 56 52 54 33
Horaires : Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.


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