Paris : Vestiges de la Pension Belhomme au fond du square Colbert, ancienne maison de santé et lieu d'internement révolutionnaire, refuge dispendieux des plus fortunés sous la Terreur - XIème

 

Tout au fond du square Colbert, créé en 1975, se trouvent les derniers vestiges de la Pension Belhomme. Cette maison de santé fondée par Jacques Belhomme en 1768, a acquis une réputation particulière sous la Révolution en tant que lieu de détention alternatif, refuge pour les aristocrates et bourgeois fortunés menacés par le régime de la Terreur. Afin d'échapper au tribunal révolutionnaire et à la guillotine, les prisonniers les plus fortunés s'y faisaient interner comme aliénés en échange de sommes considérables. L'accès au square Colbert, jardin public isolé de la rue et dissimulé derrière de grandes barres d'immeubles du 157 au 161 rue de Charonne, se fait par le hall du numéro 159. Potager partagé, aire de jeux, tables de ping-pong, plates-bandes fleuries accueillent les visiteurs avertis. En fond de parcelle, se trouve les anciennes annexes de la Maison Belhomme, un pavillon néo-classique du XVIIIème siècle, flanqué de deux ailes. Aujourd'hui propriété de la Ville de Paris, le pavillon Colbert abrite un centre communal d'action social, club du troisième âge. 








En 1765, Jacques Belhomme (1737-1824), artisan de l'Oise exerce son métier de charpentier-menuisier, rue des Boulets. Il accepte de prendre en pension le fils handicapé mental d'un client fortuné et réalise rapidement le potentiel de cette activité lucrative. Il fonde une maison de santé, destinées aux aliénés, aux mélancoliques, aux invalides, aux vieillards infirmes en perte d'autonomie. Esprit d'entreprise, à partir de 1768, il développe ses modalités d'accueil et loue des bâtiments le long de la rue de Charonne. Il s'entoure de médecins spécialistes, notamment le docteur Philippe Pinel, au début de sa carrière, précurseur dans le domaine de la psychiatrie et des thérapies. 

En septembre 1793, la Convention nationale adopte la "loi des suspects". Ce décret emblématique du régime de la Terreur permet l'arrestation de toutes les personnes qui "n'ayant rien fait contre la Liberté, n'ont rien fait pour elle". Détentions arbitraires, répression à grande échelle, les geôles révolutionnaires sont combles. À tel point, que les hospices privés et autres établissements de repos sont réquisitionnés par l'administration pénitentiaire afin d'y interner les détenus en surplus, en particulier ceux diagnostiqués comme frappés de troubles psychiatriques. Les conditions de détention, sans cellules ni barreaux, s'accompagnent d'une protection. Les résidents internés, considérés comme aliénés, sont préservés du tribunal révolutionnaire. Afin d'être déclarés irresponsables, les prisonniers les plus aisés de la Conciergerie soudoient cerbères, gérants d'établissement et médecins. Seuls les détenus fortunés, susceptibles de payer les pots-de-vin et les frais de pension astronomiques, y ont accès. 








Jacques Belhomme profite de la situation et s'engouffre dans la brèche. Il ouvre la Maison Belhomme aux prévenus de la Terreur. Il augmente même sa capacité d'accueil en louant l'ancien hôtel de Chabanais voisin, confisqué par la République au marquis en exil. La pension mensuelle est fixée à 1 000 livres, une fortune. La Maison Belhomme reçoit un certain nombre de personnalités, la comédienne Melle Lange, le financier Radix de Sainte Foy, Portalis, Volney... La duchesse de Gramont, soeur du duc de Choiseul, ministre de Louis XV, y séjourne en compagnie duchesse du Châtelet, belle-fille d'Émilie du Châtelet, amie de Voltaire. Mais bientôt ruinées, elles sont expulsées faute de pouvoir régler leur note. Après un bref passage à la Conciergerie, elles sont guillotinées. 

Le richissime fermier général Magon de la Balu échappe un temps à la Veuve grâce à la protection de la pension, avant d'être exécuté ainsi que toute sa famille. L’avocat Simon-Nicolas-Henri Linguet, pourfendeur de la Monarchie, bien mal récompensé de son engagement, y réside également. À la pension Belhomme, Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, veuve du duc d’Orléans, Philippe Égalité, rencontre Jacques-Marie Rouzet, ancien député de la Convention, qu'elle épouse à leur sortie de détention.

Les affaires fonctionnent si bien, que Belhomme est en mesure d'acheter l'hôtel de Chabanais nationalisé. Mais victime d'une dénonciation, "suspect de concussion et d'incivisme", Jacques Belhomme est arrêté le 28 janvier 1794. Grâce aux contacts noués lors de ses activités, il est incarcéré chez un concurrent, à la pension Blanchard de Picpus. Son épouse, soutenue par un prêtre proscrit, reprend la direction de leurs affaires. Condamné à deux reprises à six ans de bagne, Jacques Belhomme trouve son salut grâce à la chute du régime de la Terreur. Il obtient son acquittement lors d'un recours en cassation en 1798. 








Son fils, le docteur Jacques Etienne Belhomme lui succède à la tête de l'établissement en 1824. L'activité de la maison de santé perdure jusqu'en 1956. L'ancien domaine de la pension Belhomme, démantelé est loti au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Malgré leur classement aux monuments historiques, les anciens bâtiments de l'hôtel de Chabanais, complexe principal de la pension Belhomme situé au 163 rue de Charonne, sont rasés en 1972 dans le cadre d'une opération immobilière. Des immeubles typiques de la période dissimulent l'accès à l'ancien parc de la pension préservé de l'avidité des promoteurs, et devenu un jardin public, le square Colbert. De la pension Belhomme ne demeure que le pavillon néo-classique du début du XVIIIème siècle et ses deux ailes plus tardives. L'ensemble est classé aux Monuments historiques par arrêté du 14 juin 1972. La protection concerne les façades et les toitures.

Pension Belhomme Square Colbert
159 rue de Charonne - Paris 11
Métro Alexandre Dumas ligne 2 / Charonne ligne 9




Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie. 

Bibliographie
Le guide du patrimoine Paris - sous la direction de Jean-Marie Pérouse de Montclos - Éditions Hachette
Connaissance du Vieux Paris - Jacques Hillairet - Éditions Rivage
Paris secret et insolite - Rodolphe Trouilleux - Éditions Parigramme
Le guide du promeneur 11è arrondissement - Denis Michel et Dominique Renou - Éditions Parigramme