Paris : Les bouquinistes des quais de Seine menacés d'expulsion par les Jeux Olympiques 2024. La résistance s'organise contre la fin annoncée de ces petits commerces emblématiques

 


Indissociables de l’image de Paris, les bouquinistes des quais de Seine participent de l’identité de la ville et de sa poésie. Ces libraires à ciel ouvert entretiennent une douce nostalgie, symboles délicieusement surannés d’une certaine activité culturelle et touristique. Le 10 juillet 2023, la Mairie de Paris annonçait aux bouquinistes le déplacement de leurs boîtes le temps des Jeux Olympiques qui se dérouleront à Paris du 26 juillet au 11 août 2024. Priés de s’esquiver pour faire place aux cérémonies officielles, ces professionnels lancent un cri d’alerte et s’inquiète de la disparition annoncée de leurs commerces. Les principaux concernés considèrent cette mesure comme arbitraire. Pourtant, le déménagement des boîtes est jugé « indispensable » par la Préfecture de Paris qui invoque des raisons de sécurité. Pour la première fois de l’histoire des JO, les cérémonies d’ouverture et de clôture se tiendront hors stade, sur la Seine, tandis que les dix-mille athlètes défileront le long de la rive droite du fleuve. Dans le cadre ces événements sous haute surveillance, le principe de précaution s’applique concernant les menaces terroristes et les violences urbaines. Si la sécurisation des sites parait une préoccupation légitime et nécessaire, le déplacement contraint des bouquinistes interroge. 

Le 25 juillet 2023 la Préfecture de Paris, en concertation avec la municipalité, leur adressait un courrier entérinant la mesure d’évacuation. Elle s’appuie sur un article du code de sécurité intérieure qui détermine un périmètre où « l’accès et la circulation des personnes est réglementée » afin d’assurer la sécurité d’« un lieu ou d’un évènement exposé à un risque d’acte terroriste ». La décision unilatérale, assénée comme irrévocable, obligerait les bouquinistes à démonter leurs boîtes et stocker leurs marchandises ailleurs, sans prendre en compte la réalité des contraintes matérielles. Notamment la fragilité des boîtes elles-mêmes, et la vulnérabilité financière de ces commerces déjà très impactés par la récente pandémie. 

Au-delà de l’idée de sécurisation du site, il aurait été suggéré que la présence des boîtes le long des quais nuirait à la visibilité. En coulisse, le comité olympique aurait-il manifesté la volonté de faire enlever les boîtes des parapets afin de pouvoir y installer des estrades ? Gradins d’où assister aux cérémonies d’ouverture et de clôture, gradins aux places disponibles à la vente.








Aujourd'hui, deux-cents professionnels de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris manifestent leur colère. Ils marquent leur opposition farouche au démontage de leurs boîtes. La résistance des bouquinistes entrés en dissidence face à ces mesures qu’ils jugent aberrantes s’organise. Ils opposent un refus face à la mise en péril de ce patrimoine culturel de la ville, accessible et populaire. Les bouquinistes seront-ils les victimes de la société du spectacle, du sport business ? Ces décisions annoncent-elles la disparition programmée de ces petits commerces séculaires ?

Depuis quatre-cent-cinquante ans, les bouquinistes proposent aux passants livres d’occasion, revues anciennes, affiches, estampes, souvenirs variés. Inscrits à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français depuis 2019, ils mènent désormais campagne pour l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco, à l’instar des Berges de Seine depuis 1991, initiative soutenue par la Ville de Paris. Chaque bouquiniste dispose de quatre boîtes. Cent-cinquante commerçants sur les deux-cent-quarante sont concernés par la mesure. Pour l’instant seuls deux auraient accepté. Six-cents boîtes sur les neuf-cents existantes sont promises à un démontage susceptible de les détériorer. Certaines d’une grande fragilité sont quasiment centenaires. Coût matériel, assurance, stockage des livres et marchandises, le transport, la gestion des dommages inéluctables, le remontage, les conditions de ce déplacement imposé restent floues. 







La plupart des bouquinistes estiment que le déménagement contraint sonnerait le glas de leur activité. Ils comptent sur leur reconnaissance internationale et leur capital sympathie auprès d’un vaste public pour mobiliser l’opinion en leur faveur. La suspension d’activité va les priver de leurs revenus alors que la manne des Olympiades et le retour en masse des touristes auraient pu redresser la barre d’un modèle économique mis à mal par le Covid19. Spécialistes, passionnés, incarnation d’un certain art de vivre en voie de disparition, ces petits commerçants répondent souvent à un statut précaire, autoentrepreneurs, retraités. En absence d’indemnités prévues, ils risquent de se trouver dépouillés de leur outil de travail durant une durée estimée à environ un an par les intéressés, tout du moins plusieurs mois, le temps du démontage, de la rénovation, du remontage. 

En réponse à cette situation, La Mairie envisage la création d’un Village des bouquinistes, relocalisation temporaire à la Bastille. La municipalité propose, en guise de compensation, de prendre à sa charge le coût de la rénovation des boîtes dont le montant global est estimé à 1,5 million d’euros par Jérôme Gallais, président de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris. 




Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.