Cinéma : Les volets verts, de Jean Becker - Avec Gérard Depardieu, Fanny Ardant

 


Jules Maugin, comédien vieillissant consumé par la gloire et les excès, enchaîne les tournages et les pièces de théâtre. Chaque soir sur scène, il retrouve Jeanne Swann, une ancienne flamme, mal aimée, qui ne l’a pas attendu. Et Jules est pris du vertige de la passion éteinte, de l’amour fou saboté. Corps épuisé, homme tout de fêlures sous la carapace, il trompe l’ennui en se réfugiant dans la nourriture et l’alcool, comble son vide existentiel par l’autodestruction. L’icône désabusée, égocentrique, colérique, a conservé une part d’enfance. Fatigué, malade, il fait face aux regrets, les remords, à la solitude de l’artiste malgré la tendresse de son entourage, le dévouement de son assistant-chauffeur Narcisse, la gouaille de son ami Félix et leurs parties de pêche, la franchise de son habilleuse Maria, la seule à lui dire ce qu’elle pense sans prendre de pincettes, la fraîcheur d’Alice et de sa fille qui lui redonnent l’appétit de vivre.






Au début des années 2000, Maurice Pialat avait émis l’idée d’adapter le roman de Simenon publié en 1950. A l’époque, il contacte Gérard Depardieu et le convainc d’incarner ce rôle d’acteur désabusé au crépuscule de sa vie. Pialat décède en 2003. Le projet en suspens durant vingt ans reprend lorsque Jean-Loup Dabadie livre une première mouture du scénario. Il disparaît à son tour il y a deux ans. Jean Becker, réalisateur de « L’été meurtrier » (1983) finalise l’aventure. 

Jean Becker qui a travaillé par le passé à deux reprises avec Gérard Depardieu, pour « Elisa » (1995) et « La Tête en friche » (2010), laisse s’opérer le transfert entre l’interprète et le personnage, veille à préserver l’espace suffisant pour le laisser s’exprimer, s’incarner. Pour révéler les fragilités, il puise à la source de l’émotion dans la complicité des personnages. Le scénario joue d’anecdotes personnelles. La partition taillée sur mesure pour son interprète brouille la frontière entre fiction et réalité. Le film dit la difficulté du métier, l’exigence de s’oublier, de se transformer, se réinventer sans cesse. La générosité nécessaire, l’authenticité absolue des plus grands.

Et puis il y a le plaisir de retrouver le duo Gérard Depardieu et Fanny Ardant, lumineuse, subtile, couple mythique du cinéma français qui a partagé l’affiche d’une dizaine de film dont l’inoubliable « La femme d’à côté » (1981) de François Truffaut. A leurs côtés, Benoît Poelevoorde est réjouissant, Anouck Grinberg tendre, Stéfi Celma délicieuse, Fred Testot touchant. 



« Les volets verts » invite le spectateur en coulisses pour découvrir l’envers du décor, les coulisses. Le film évoque les relations entre les équipes, des techniciens jusqu’au producteur, ausculte l’évolution du métier au tournant des années 1970, la transition entre théâtre et cinéma, l’importance accrue de la publicité. Un regard différent porté sur la profession.

Entre Paris et la Méditerranée, les beaux décors évocateurs, restaurants et troquets, terrasses avec vue sur l’azur, le cinéaste déploie une succession de saynètes, instantanés de vie afin de capturer l’essence de Jules Maugin. Il en saisit l’intimité, le silence et les grandes colères, la nonchalance méditative, les errances douloureuses d’un acteur en sursis comme les moments lumineux. Il donne à voir l’humanité d’un personnage hors normes plus grand que nature, sa démesure, exalté à la scène, à la ville. Portrait d’un monument excessif, généreux, tyrannique, désabusé, authentique et profondément mélancolique dont le caractère demeure entier au crépuscule d’une vie. 

Les volets verts, de Jean Becker
Avec Gérard Depardieu, Fanny Ardant, Benoît Poelevoorde, Anouck Grinberg, Stéfi Celma, Fred Testot, Jean-Luc Porraz
Sortie le 24 août 2022