Cinéma : Contes du hasard et autres fantaisies, de Ryūsuke Hamaguchi

 

Tsugumu et Meiko, deux jeunes femmes dans un taxi. L’une vient de rompre avec son petit ami, l’autre de rencontrer un homme avec lequel elle a passé une nuit chaste à discuter. En écoutant le récit de Meiko, l’incroyable connexion intellectuelle et émotionnelle, Tsugumu se rend compte que l’homme dont elle parle est en réalité son ex. Elle va tout tenter pour réparer sa relation avec lui. Un étudiant recalé à son examen de français se sent humilié par son professeur, monsieur Segawa lorsque celui-ci lui refuse sa clémence. Afin de se venger, il demande à Nao de séduire l’enseignant, par ailleurs auteur à succès tout juste distingué par un prix prestigieux. Sous couvert de demander une dédicace au romancier, l’étudiante passe à son bureau et lit à son auteur un passage torride de l’ouvrage récompensé. Natsuko est de retour dans sa ville natale, pour une réunion des anciens du lycée où elle souhaite retrouver celle qu’elle a aimée adolescente. A la gare, elle croise par hasard une inconnue, Aya qu’elle prend pour son amie perdue. Les deux femmes entraînées dans un quiproquo se confient l’une à l’autre. 






Le japonais Ryūsuke Hamaguchi, réalisateur de « Senses », « Asabo » I et II, a tourné « Contes du hasard et autres fantaisies » juste avant « Drive my car » primé à Cannes et à Berlin. Parenthèses romantiques faussement légères, les trois histoires courtes, indépendantes par la narration, se complètent dans leur thématique. En fil rouge de la narration, le cinéaste peint trois portraits de femmes, loin d’être lisses, qui se répondent, variations sur un même thème, les dédales du sentiment. 

Avec un sens aigu de la composition, Ryūsuke Hamaguchi expérimente les figures narratives pour donner forme à une sensibilité mélancolique qui se teinte de nuances cruelles, parfois perverses. La puissance des dialogues, empreints de poésie, laissent affleurer la complexité psychologique. Le réalisateur explore l’âme humaine à travers les non-dits, les double-sens, les jeux de l’amour et du hasard. Devant sa caméra, filmer la conversation devient geste cinématographique dans la lignée du cinéma d’Eric Rohmer. Le cinéaste décrypte le pouvoir de la parole. Les personnages se révèlent par les mots et les silences. Délicatesse du propos, charme des envoûtements légers. 



Ryūsuke Hamaguchi saisit l’intimité, l’éveil du sentiment. Il explore les méandres des émotions. Une amoureuse volage tente désespérément de réparer les dommages dont elle est responsable. Une étudiante se trouve piégée par ses propres sentiments troubles. Une quadragénaire parle à la personne perdue par le biais de l’inconnue que le destin a mis sur son chemin. Les relations se télescopent, les confidences lèvent le voilent sur le poids du passé, les regrets, les rendez-vous manqués et leurs conséquences. L’harmonie des trois segments, leur fluidité, traduisent la virtuosité d’un réalisateur qui emprunte la voie d’une mise en scène épurée. La précision de la sobriété se retrouve dans la direction d’acteurs inspirée.

Les coïncidences dévient le destin, les rencontres inattendues placent les personnages à la croisée des chemins. Ils se confrontent aux émotions et aux souvenirs, au désir, à cette soudaine chaleur. Ryūsuke Hamaguchi capte dans un même mouvement les instants suspendus, le flottement des moments décisifs et les inquiétudes à l’idée de passer à côté de sa vie. « Contes du hasard et autres fantaisies » est une oeuvre riche, sensuelle, poétique.

Contes du hasard et autres fantaisies, de Ryūsuke Hamaguchi
Avec Kotone Furukawa, Hyunri, Katsuki Mori, Kiyohiko Shibukawa, Fusako Urabe, Aoba Kawai
Sortie le 6 avril 2022