Lundi Librairie : Villa Triste - Patrick Modiano

 

Douze ans ont passé. Le narrateur se souvient d’un été au début des années 1960. Il revient sur les lieux du souvenir, une ville au bord d’un lac, à la frontière franco-suisse. Cette villégiature cosmopolite est fréquentée alors par une bourgeoisie indolente, divertie par des concours d’élégance et des régates, de belles automobiles et des soirées mondaines. Jeune écrivain de dix-huit ans, le comte Victor Chmala s’est réfugié à A... Inquiet - probablement la conscription - il dissimule son identité véritable sous ce nom d’emprunt. Il fréquente Yvonne Jacquet, une débutante à peine plus âgée que lui mais déjà plus rouée. Elle rêve de faire carrière dans le cinéma après un premier rôle dans un obscur film allemand qui cherche toujours distributeur. Elle ne se sépare quasiment jamais de son chien, un dogue allemand aussi gracieux que dépressif. Yvonne et Victor résident pour la saison dans une luxueuse chambre de l’Hôtel Hermitage. Victor, amoureux, dépense sans compter. Le docteur René Meinthe, ami de longue date d’Yvonne, homosexuel flamboyant se surnomme lui-même « Astrid la Reine des Belges ».  Ce dandy énigmatique en proie à l’homophobie de la société a pourtant un carnet d’adresse très fourni. Il introduit le jeune couple auprès des personnalités phares de la station thermale.  Personnage trouble, il mène des activités indéterminées en rapport avec la Guerre d’Algérie. Désinvolte, Yvonne charme les hommes qui passent, sensible à leur pouvoir, à leur entregent. Victor s’en émeut peu.
Quatrième roman de Patrick Modiano publié en 1975, « Villa triste » annonce le travail sur la mémoire réinventée et les préoccupations littéraires du futur Prix Nobel. Le souvenir matière de la fiction influe sur le procédé narratif distinctif. Déjà apparaissent des motifs récurrents de l’oeuvre de Modiano. L’auteur brouille la frontière entre la réalité et l’imaginaire, flottement entre deux mondes. A travers ce double de fiction, il rêve sa propre autobiographie, mirage d’un été, temps suspendu des amours précoces, des amitiés éphémères, des trahisons radicales. Existence en suspens, fantomatiques, les personnages énigmatiques aux identités vacillantes dissimulent leurs passés mystérieux. Ils sont en escale avant de reprendre le cours de leur vie. Le narrateur lui-même se cache derrière un pseudonyme. 

La ville n’est jamais nommée, elle évoque pourtant Annecy dans sa géographie rendue sensible par l’art de l’écrivain. Au gré des déambulations, les visages oubliés réapparaissent, les rues retrouvent leur nom, les parfums leur puissance. La nostalgie de la jeunesse procède à la fois d’un sentiment d’évanescence et de la certitude d’une perte irréversible. A chaque pas, le surgissement du souvenir convoque une nouvelle image floue qui se précise au fil de la promenade.

Patrick Modiano lance des passerelles chronologiques, ponctue son récit d’anecdotes légères et d’événements marquants afin de saisir l’instant du basculement vers déclin. Les personnages saisis par une apathie, une langueur neurasthénique incarnent une certaine esthétique du désœuvrement, de l’abandon, de la lenteur tandis que les faux-semblants, les non-dits et les mensonges distillent leur poison, angoisse prégnante, inquiétude floue.

Les existences semblent prendre la consistance du rêve. L’atmosphère onirique prend matière dans la volupté des mots, la mélopée précieuse, la musicalité de la langue. Le récit suit les fluctuations de la pensée, circonvolutions, volutes. D’une écriture impressionniste, par petites touches précises, l’auteur peint de vastes tableaux avec un sens du détail poétique vibrant, une acuité du regard troublante. Le passé se dérobe, l’oubli jette son voile.

Villa triste - Patrick Modiano - Editions Gallimard - Poche Folio