Cinéma : Retourner à Sölöz, un documentaire de Serge Avédikian

 


En 2019, Serge Avédikian, comédien, réalisateur et producteur français d’origine arménienne, retourne pour la quatrième fois en trente ans dans le village de ses grands-parents en Turquie. En compagnie d’un journaliste écrivain local, il se rend dans la petite bourgade de Sölöz à l’Est du pays, située à 170km d’Istanbul. Sölöz, sur la rive sud du lac d’Iznik est divisé en deux. La ville basse, proche du lac, plus moderne et la ville haute à flanc de colline, ancien quartier autrefois peuplé d’une majorité d’Arméniens. En 1915, ces populations ont été déportées par le pouvoir ottoman, forcées d’abandonner leurs foyers. Le gouvernement a permis le repeuplement des quartiers désertifiés en favorisant le déplacement de familles musulmanes venues des Balkans. A travers cette quête personnelle des racines familiales, Serge Avédikian questionne le sens de l’histoire et la notion d’identité. A Sölöz, la mémoire de la communauté arménienne est progressivement effacée par la volonté des autorités et des villageois. L’espoir du dialogue, du rapprochement, de la réconciliation possible peu à peu disparaît.




Serge Avédikian, acteur, réalisateur, scénariste, entreprend ses premiers documentaires à partir de 1982. Tandis qu’il poursuite sa carrière de comédien le théâtre, le cinéma et la télévision, il créé sa propre société de production en 1988. Son film d’animation « Chienne d’histoire » est distingué en 2010 par la Palme d’or à Cannes du court-métrage. A travers une oeuvre filmée comportant un pan documentaire et un versant de fiction, il n’a cessé d’explorer le destin de ses ancêtres et celle de tout un peuple. Les retours successifs à Sölöz, en 1987, 2003, 2005 et finalement 2019 apparaissent comme une tentative sans espoir de reconnexion avec ses racines à travers le chaos de l’Histoire. 

Avec des moyens minimalistes, le documentaire reconstruit le puzzle fragile de la mémoire. La caméra met à distance le puissant désarroi qui l’envahit au fil des visites, émotion grandissante tandis que l’héritage est arraché, les vestiges du passé effacés. La matière autobiographique, croise l’intime et la grande Histoire. En voix off, le réalisateur commente le périple et rappelle dès le début du film l’assassinat du journaliste Hrant Dink, très critique envers les autorités turques et leur refus de reconnaître le génocide arménien perpétré au début du XXème siècle. Alors que le discours nationaliste semble perpétuer cette position et distiller la rancœur parmi une jeunesse turque en plein désarroi, la diaspora arménienne, très présente sur la scène internationale, lutte pour obtenir la reconnaissance de la tragédie.


Le documentaire rend compte de l’évolution. Les images de chacun des voyages forment une chronologie incarnée. Mais les témoins disparaissent, les souvenirs se diluent. Le délabrement du vieux quartier, où se trouvent les dernières traces de la culture arménienne semble symptomatique. L’existence de ceux qui y ont vécu est effacée. Voyage personnel, démarche humaniste, Serge Avédikian recueille les derniers témoignages, travail historique nécessaire. Par cette démarche, il interroge la façon dont les traces du génocide, de la tragédie mais également de l’existence des victimes sont effacées par les autorités. Cette invisibilisation soulage la vie des descendants de la culpabilité possible. L’enquête éclairante sur le processus donne lieu à un documentaire poignant, intense, porté par la gravité du propos. Et malgré tout, l’espoir d’un avenir commun possible naît entre déchirement et puissante mélancolie.

Retourner à Sölöz, un documentaire de Serge Avédikian
Sortie le 17 novembre 2021