Lundi Librairie : La honte - Annie Ernaux

 


En juin 1952, Annie D., douze ans assiste à une scène violente entre son père et sa mère. Cet épisode traumatique agit comme un révélateur. Annie prend conscience de la réalité du milieu social dans lequel elle grandit. Ouvriers devenus petits commerçants, ses parents tiennent un café- épicerie à Yvetot, bourg normand du Pays de Caux. Ils ont soif de reconnaissance et d’élévation sociale. Ils souhaitent donner toutes les chances à leur fille afin qu’elle réussisse dans sa vie. Elle fréquente l’école privée religieuse avec les rejetons de la petite bourgeoisie locale. Le décalage avec ses camarades est en partie compensé par ses succès de bonne élève. Si jusqu’à présent Annie n’en avait pas conscience, désormais elle réalise la distance entre le comportement de sa famille et l’éducation qu’elle reçoit dans son collège privé. A partir de ce moment, elle remarque que ses parents s’expriment mal, dans une langue mâtinée de patois. Elle note le manque de manières, la perte des repères communs, les complexes d’infériorité sociale.

Annie Ernaux a fait de sa vie le matériau littéraire de ses écrits. A travers ses récits autobiographique, elle se raconte et par le biais de son évolution personnelle illustre la transformation de la société. « La honte », texte court et dense, questionne son identité de transfuge de classe. L’autrice semble se livrer pour mieux se délivrer du fardeau de ses obsessions. Fine observatrice d’un certain milieu, la petite classe moyenne de province, elle reconstitue minutieusement le microcosme de son enfance, saisit des détails signifiants dans une démarche documentaire. Elle dresse un inventaire, répertorie les éléments du souvenir, s’aidant à l’occasion de documents, de photographies. Annie Ernaux nous donne à voir, à expérimenter le café-épicerie de ses parents, l’école privée catholique. L’acuité du regard posé sur une époque, les années 1950, révèle les puissantes métamorphoses sociétales à l’oeuvre.

Formulation littéraire propre au style de l’écrivaine, la quête d’épure, devient procédé par lequel elle atteinte une forme de vérité. Pour mieux comprendre son cheminent personnel, elle exerce un travail d’ethnologie appliqué à elle-même. Le déchirement entre l’envie d’appartenir à un univers différent et l’amour filial incarne une expérience fondatrice. Annie Ernaux est en proie à un intense conflit intérieur. Elle a honte de ses origines, de ses parents, leur milieu modeste, leur manque d’éducation, mais également honte d’éprouver ce sentiment, de cette trahison envers les siens, le manque de loyauté. La hantise d’être une « ennemie de classe » ne la quitte pas. Elle n’appartient plus au milieu de sa famille et pourtant n’est pas reconnue comme l’une des leurs par les bourgeois vers lesquels son succès dans les études la pousse. L’enseignement qu’elle reçoit exige une soumission au conformisme d’un monde auquel elle n’appartient pas par la naissance.

L’école de la méritocratie agit comme le déclencheur de la progression sociale. Pourtant, celle-ci est vécue comme un déracinement. Annie Ernaux par ce biais fait la découverte de la domination sociale. Elle ne possède pas encore les codes nécessaires et le bagage culturel mais s’attache à les acquérir. L’ascension sociale est le fruit de la reconnaissance par les études. En retour, ses parents éprouvent des sentiments ambiguës. A l’admiration de voir réussir leur fille se mêle la suspicion et l’incompréhension, l’humiliation et la frustration. La culture et la connaissance éloignent Annie Ernaux de sa famille. Elle se trouve dans une situation d’isolement. Le clivage du langage illustre particulièrement le malaise social qu’une certaine frustration matérielle renforce. Trajectoire de ruptures, récit intense.

La honte - Annie Ernaux - Editions Gallimard - Poche Folio