Paris : Atelier Martel, un hôtel particulier, un atelier d'artiste, une galerie d'antiquaire, les destinées multiples du 10 rue Mallet-Stevens - XVIème



L’atelier Martel, au 10 rue Mallet-Stevens est le seul édifice de cette voie inaugurée en 1927, exempt de toute modification. La bâtisse a conservé ses lignes et ses volumes strictement d’origine. L’impasse dont les cinq hôtels particuliers et la maison de gardien ont été pensés par Robert Mallet-Stevens (1886-1945), illustre les préceptes architecturaux du Mouvement Moderne, véritable manifeste personnel. Dessiné pour les frères Martel, Joël et Jan (1896-1966), sculpteurs avec qui l’architecte collabora à de nombreuses reprises, le bâtiment a été réalisé entre 1926 et 1927. Jeux de cubes blancs, décrochés, gradins, ouvertures, baies vitrées, auvents, la maison se conçoit à l’instar d’un bloc sculpté, une expérience plastique idéale. Les volumes articulés autour d’un axe central, un cylindre dans lequel court la cage d’escalier lui confèrent une esthétique qui doit beaucoup à la spécificité du programme. L’hôtel particulier se compose de trois appartements indépendants dans les étages et d’un vaste atelier d’artiste développé sur trois niveaux, un espace au rez-de-chaussée de plain-pied sur la rue, un volume inférieur en contrebas et une loggia en mezzanine. Le raffinement des détails met en scène l’idée d’une oeuvre d’art totale, d’une architecture où extérieurs et intérieurs dialoguent puissamment. Robert Mallet-Stevens s’est attaché les services des grands artisans de l’avant-garde. Vitraux de Louis Barillet, ferronneries de Jean Prouvé, il a lui-même composé certains espaces de vie et fait appel à Pierre Chareau, Gabriel Guevrekian ou encore Charlotte Perriand pour créer un mobilier in sitù. 











La rue qui porte son nom demeure le grand oeuvre de Robert Mallet-Stevens. L’ensemble homogène, catalogue de préceptes, d’idées, de lignes et de volumes, illustre les théories développées par l’architecte depuis 1917, et formulées en 1922 dans l’ouvrage « Une cité moderne ». Créateur de mobilier, architecte d’intérieur, décorateur de cinéma, de magasins, Robert Mallet-Stevens débute sa carrière en multipliant les créations éphémères. Il ne vient que tardivement à l’architecture. Il réalise sa première maison à l’âge de trente-sept ans. Sa dernière intervention surviendra en 1939. Dans l’Entre-deux-guerres, il est la coqueluche des élites parisiennes. Il réalise hôtels particuliers et villas bourgeoises. Architecte des classes supérieures, de son vivant aussi célébré que controversé, il ne conçoit pas son oeuvre dans le cadre d’un discours social. Cette absence pourrait expliquer un oubli certain avant la récente redécouverte et l’engouement renouvelé pour son travail. 

La rue Mallet-Stevens, espace urbain conceptualisé d’un seul tenant, rassemble cinq hôtels particuliers parmi lesquels un hôtel-atelier et une maison de gardien. La rencontre de l’architecte et du riche homme d’affaire Daniel Dreyfus, propriétaire du terrain, initie un projet d’envergure, célébration d’une modernité triomphante. Des proches des deux hommes, cinéastes, musiciens, artistes et intellectuels, soutiennent l’initiative en se portant acquéreurs des futurs hôtels particuliers. Robert Mallet-Stevens imagine un lotissement homogène, rendu cohérent grâce à un gabarit unique, des volumes uniformisés, cubes de béton enduits de blanc, et la frise courant tout le long de la rue de socles en bétons striés. L’architecte va jusqu’à dessiner les plates-bandes et les lampadaires. La rue Mallet-Stevens est inaugurée le 20 juillet 1927. Elle devait être prolongée jusqu’à l’avenue Mozart mais le Krach boursier de 1929 met fin aux velléités d’extension. 











En 1926, les sculpteurs Joël et Jan Martel (1896-1966), auteurs des reliefs ornant la façade du Palais de Chaillot, et du monument du jardin Debussy, collaborateurs réguliers de Mallet-Stevens, désirent s’associer à l’entreprise. Ils souhaitent construire un atelier adapté à leurs besoins spécifiques, doublé d’espaces d’habitation. Leur père vend son appartement parisien et quelques terrains en Vendée afin de les aider financièrement. Il s’installe dans l’appartement du troisième étage tandis que Jan et sa famille occupe le deuxième.   

En façade, les différentes hauteurs traduisent les volumes intérieurs qui se répercutent d’un niveau à l’autre dans un mouvement fluide jusqu’aux étages supérieurs. La discontinuité des lignes, fruit de la dénivellation, fragmente les élévations. Les décalages initiés par les trois niveaux de l’atelier se répercutent sur l’ensemble de la structure articulée autour de l’escalier central. Le pivot cylindrique parcouru d’un long vitrail de Barillet se dresse jusqu’à la grande terrasse commune point de jonction de l’ensemble, où il est couronné d’un disque de ciment égayé de mosaïque rouge. L’exigence du programme pensé par Mallet-Stevens se lit dans la cohérence des volumes géométriques imbriqués. 

Mallet-Stevens embrasse les audaces formelles rendues possibles grâce aux matériaux nouveaux. Le béton armé fait disparaître les lourdes structures et permet de dégager de grands espaces. Dans sa quête de lumière zénithale, il déploie de grandes baies vitrées et exploite les particularités des plafonds en pavés de verre. L’atelier Martel est d’autant plus exceptionnel qu’il a conservé ses proportions originelles tandis que les autres édifices de la rue ont été dénaturé par des surélévations et des rajouts avant que l’ensemble soit inscrit à l’inventaire supplémentaires des monuments historiques en 1975 puis classé en 1990. 











Edifié sur une parcelle de douze mètres par dix-huit, l’hôtel-atelier dispose de trois entrées : A gauche, il y a le garage à gauche, au centre l’accès aux appartements. La porte coulissante à droite ouvre l’espace de création des sculpteurs. Ses dimensions monumentales permettaient le passage des blocs et pièces de grande taille. 

L’atelier de cent-soixante-et-onze mètres carrés dispose de volumes remarquables, avec notamment une hauteur sous plafond de six mètres. Le rez-de-chaussée donnant sur la rue était dévolu aux ouvrages monumentaux. L’atelier inférieur était occupé par les espaces de moulages et de travail de la terre. L’ancien jardin d’hiver et son plafond ajouré a changé de vocation pour devenir de nos jours cuisine. La loggia en mezzanine où les frères Martel accueillaient visiteurs et clients est désormais occupée par une bibliothèque petit salon.

Les trois appartements autonomes ont fait l’objet d’aménagements particuliers. En 1928 par Francis Jourdain a imaginé des meubles coulissants sur des tringles fixées au mur qui ne touchent jamais le sol. Gabriel Guevrekian a dessiné une chambre à coucher et en 1929-30, Charlotte Perriand a imaginé un studio-bar également à portes coulissantes. 










Acquis, au début des années 2000, par l’antiquaire Eric Touchaleaume, fondateur de la Galerie 54, l’atelier Martel a fait l’objet d’une restauration minutieuse dans le respect du projet initial. Ce spécialiste de Prouvé et Perriand, le marchand a pris l’heureuse initiative d’installer une fontaine lumineuse devant l’atelier, créée pour le jardin cubiste de l’hôtel Casino La Pergola à Saint-Jean-de-Luz, oeuvre de Mallet-Stevens inaugurée en 1927 et rasée dans les années 1980. Une touche très inspirée. 

Atelier Martel
10 rue Mallet-Stevens - Paris 16

Bibliographie
Le guide du patrimoine Paris - sous la direction de Jean-Marie Pérouse de Montclos - Hachette
Guide de l'architecture moderne à Paris 1900-1990 - Hervé Martin - Editions Syros alternatives
Paris Art déco - Gilles Plum - Parigramme
Le guide du promeneur 16è arrondissement - Marie-Laure Crosnier Leconte - Parigramme
Paris secret et insolite - Rodolphe Trouilleux - Parigramme