Cinéma : Titane, de Julia Ducournau - Avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier - Palme d'or 2021

 

Enfant, Alexia a survécu à un terrible accident de voiture dans lequel son père a trouvé la mort. Afin de la sauver, les chirurgiens ont placé une plaque de titane dans son crâne. Vingt ans plus tard, les séquelles affectent encore son comportement. Désormais gogo danseuse dans des salons automobiles, elle se produit dans des shows sulfureux. A la suite d’une performance, un fan l’agresse. Elle le tue. Révélation. Une série de meurtres irrésolus tient la police en alerte. Afin de leur échapper, Alexia devient homme et se réfugie au sein d’une caserne de pompiers. Vincent, commandant de la garnison, éperdu de chagrin depuis la disparition de son fils, dix ans auparavant, recueille la fugitive, persuadé de retrouver en cet inconnu l’enfant perdu.








Après Jane Campion et « La leçon de piano », la Palme d’or est décernée à une femme pour la deuxième fois en vingt-huit ans. Cette distinction récompense un film de genre foisonnant, glaçant, un geste de cinéma audacieux. Dans « Titane », la réalisatrice Julia Ducournau, révélée en 2017 lors de la Semaine de la Critique pour son long-métrage « Grave », explore la violence des femmes, la délicatesse des hommes dans un renversement des stéréotypes de genre fascinant. Elle ponctue cette oeuvre hybride sur la nécessité de muter pour survivre de références cinéphiles fortes, « Crash » de David Cronenberg, « Christine » de John Carpenter. 

Atmosphères poisseuses, volontiers glauques, climat anxiogène, l’esthétique hors norme de « Titane » embrasse un certain fétichisme, fruit des obsessions de la cinéaste. Au choc visuel de cet univers mutant ultraviolent, s’ajoute la radicalité baroque d’une mise en scène furieuse. Julia Ducournau fait éclater les conventions, repoussant les limites dans des séquences paroxystiques provocatrices abondant dans la surenchère.

Le discours sur la fluidité des genres, l’inclusivité nécessaire passe par la déconstruction des codes, notamment ceux de la virilité toxique et de la culture du viol. L’atmosphère viriliste des salons de l’auto et des bals des pompiers prend une signification alternative sous la caméra de la réalisatrice. Questionnement existentiel, elle explore les mutations du corps, transhumanisme, transidentité. Par le biais de son héroïne, ses pulsions autodestructrices portées par un instinct de mort virulent, elle expose la chair meurtrie, suppliciée, scrute la violence faite au corps, au sien, à celui des autres. En parallèle, la famille apparaît comme l’épicentre de toutes ces névroses. La filiation et la transmission ne peuvent échapper à l’ambiguïté des relations, amour-haine, attirance-répulsion.



Le film est porté par deux acteurs époustouflants dont Agathe Rousselle en femme cyborg est la révélation incontestable. Elle incarne avec virtuosité une tueuse en série, froide, inexorable, mécanique, proie devenue prédatrice. Alexia mutique se travestit pour se cacher. En quête d’un père de substitution, elle se fait passer pour quelqu’un d’autre. Pour dissimuler sa part de vulnérabilité, ses failles, elle se construit une carapace de titane. En commandant de pompiers, gonflé aux stéroïdes, obsédé par l’idée de tenir son rang et brisé par le deuil, Vincent Lindon livre une composition inédite, surprenante et profonde.

Oppressant, transgressif et imparfait, violent, étrange et gore, « Titane » s’avère aussi malaisant que fascinant. 

Titane, de Julia Ducournau
Avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Garance Marillier, Bertrand Bonello, Laïs Salameh
Palme d’or 2021
Sortie le 14 juillet 2021