Expo Ailleurs : Gustave Caillebotte, impressionniste et moderne - Fondation Pierre Gianadda - Martigny - Suisse - Jusqu'au 21 novembre 2021


La renommée de peintre de Gustave Caillebotte (1848-1894) fut longtemps éclipsée par la réputation du mécène, la stature du collectionneur et la notoriété du généreux donateur qui légua ses toiles impressionnistes au musée du Luxembourg. L’ensemble destiné à rejoindre les fonds publics fit scandale par sa modernité. L’Etat se montra peu reconnaissant puisque les édiles mirent deux ans à accepter cette donation et seulement partiellement, trente-huit œuvres sur les soixante-sept offertes. Pourtant aujourd’hui, ces tableaux forment le cœur de la collection impressionniste du musée d’Orsay. Soutien financier de ses amis et pairs, l’homme par modestie a préféré demeurer dans leur ombre, ne faisant par exemple figurer aucune de ses propres œuvres dans ce legs. Disparu prématurément à l’âge de quarante-cinq ans, emporté par une congestion cérébrale, un AVC, Gustave Caillebotte apparaît pourtant désormais comme l’un des jalons essentiels de l’évolution esthétique impressionniste. Artiste novateur, il est redécouvert tardivement par le grand public. Aux Etats-Unis dès les années 1970, son oeuvre fascine tandis qu’en Europe, il n’est réhabilité qu’à partir des années 1990. L’engouement s’amplifie à l’occasion d’une rétrospective majeure en 1994, au Grand Palais à Paris, pour le centenaire de sa disparition. La Fondation Pierre Gianadda en Suisse lui consacre une exposition monographique d’envergure, « Gustave Caillebotte, impressionniste et moderne » jusqu’au 21 novembre 2021. Sous la direction de Daniel Marchesseau conservateur général honoraire du patrimoine et historien de l'art, l’évènement replace l’oeuvre du peintre au cœur du mouvement impressionniste et éclaire son rôle essentiel en tant qu’artiste et collectionneur.












L’exposition « Gustave Caillebotte, impressionniste et moderne » retrace le cheminement artistique du peintre 1870 à 1894, de ses années de formation, études de la statuaire antique au Louvre, paysages de la propriété familiale d’Yerre jusqu’à la maturité des paysages normands à la fin de sa vie. Le parcours chronologique et thématique souligne les audaces plastiques d’un artiste inspiré par ses centres d’intérêt. Les thématiques majeures de son oeuvre illustrent cette diversité d’une nature passionnée. 

Compliqué par la crise sanitaire, le montage de l’exposition a subi quelques avaries. Certaines œuvres annoncées en amont demeurent absentes. Parmi celles-ci huit toiles en provenance des Etats-Unis n’ont pu rejoindre la Suisse, dont la célèbre « Rue de Paris. Temps de pluie » (1877). Néanmoins, grâce aux prêts exceptionnels consentis par les institutions européennes ainsi que nombre de généreux collectionneurs privés, l’évènement réunit quatre-vingt-quatorze œuvres, vingt pour cent du corpus de l’artiste, qui tout au long de sa vie a peint près de cinq-cents tableaux.  L’exposition vient clore un cycle sur l’impressionnisme débuté à la Fondation Pierre Gianadda en 1993 avec une exposition consacrée à Degas. 











Gustave Caillebotte nait en 1848 dans un milieu très aisé. Héritier d’une lignée de négociants de draps, son père Martial Caillebotte (1799-1874) assoit définitivement la fortune familiale en devenant le fournisseur officiel des armées de Napoléon III. En 1870, le jeune Gustave obtient une licence de droit alors que débute la guerre franco-prussienne. Mobilisé dans la garde nationale mobile de la Seine, il participe à la défense de Paris puis assiste à la révolte de la Commune en 1871. Lorsqu’il est démobilisé, il fréquente l’atelier de Léon Bonnat où il prépare le concours des Beaux-arts. Il voyage en Italie avec son père. Ensemble, ils rendent visite à son ami, le peintre Giuseppe De Nittis qui lui a présenté Edgar Degas. A vingt-trois ans, la lumière déjà envahit cette oeuvre « Une route à Naples » (1872). En 1873, Caillebotte intègre les Beaux-arts mais n’y demeure qu’un an. Il s’attache à peindre les paysages de la propriété familiale d’Yerres acquise en 1860 par Martial Caillebotte. Les jardins, le potager, les scènes de canotage préfigurent ses motifs de prédilection. 

Au printemps 1874, le photographe Nadar accueille dans son atelier la première exposition du groupe des futurs impressionnistes. Gustave Caillebotte n’y participe pas mais l’événement marque son esthétique. A la fin de l’année, Martial Caillebotte père décède. L’héritage considérable permet désormais au peintre de vivre sans se soucier des contingences matérielles. Gustave Caillebotte se consacre à ses nombreuses passions. Dès 1875, il fréquente assidument la galerie de Durand-Ruel où il achète les toiles de ses amis, Degas, Renoir, Pissarro, Sisley, Cézanne, Morisot. Il leur apporte son soutien financier comme lorsqu’il prend en charge les loyers de Claude Monet. Propriétaire du « Moulin de la Galette » (1876) d’Auguste Renoir et de trois des toiles de la série « Gare Saint Lazare » (1877) de Claude Monet, Gustave Caillebotte manifeste un goût particulier pour la modernité des impressionnistes.











Dans l’intimité de sa propre famille, le peintre croque les intérieurs bourgeois, les portraits de ses proches ainsi que des autoportraits sans complaisance. Temps suspendu de la lecture, contemplation, et l’échappée par la fenêtre, seul recours à l’enferment d’un milieu sclérosé. En ville, Caillebotte saisit le Paris haussmannien, l’architecture moderne, les ponts, les gares. Dans la rue, il s’intéresse au quotidien ouvrier explorant une forme de réalisme naturaliste. L’exposition « Caillebotte, impressionniste et moderne » célèbre en grand cette ramification particulière de son oeuvre. Des études préparatoires, des esquisses préliminaires remarquables recontextualisent les deux tableaux emblématiques, « Les raboteurs de parquet » (1875) prêt du musée d’Orsay et « Le pont de l’Europe » (1876) prêt du musée du Petit Palais de Genève. Ce dialogue éclaire le processus d’invention de la modernité picturale. Gustave Caillebotte témoin des évolutions technologiques de son temps, observe avec acuité le changement radical de la société, ce basculement de la révolution industrielle. Par ses tableaux, il livre sa vision d’un monde nouveau bouleversé sur le plan physique mais également spirituel.

Les œuvres exposées à la Fondation Gianadda ouvrent des portes vers une certaine intimité et rendent compte des domiciles successifs du peintre. La propriété familiale d’Yerre, aujourd’hui musée, Propriété Caillebotte, marque la prime jeunesse. Dans l’hôtel particulier familial de la rue de Miromesnil, édifié en 1866, Gustave vit avec son frère Martial (1853-1910) compositeur, pianiste et photographe. Au décès de leur mère en 1878, ils vendent Yerres. Ils emménagent dans l’appartement du 31 boulevard Haussmann derrière l’Opéra où ils résident de 1878 à 1887, date du mariage de Martial.

Homme de passions multiples, la philatélie, l’horticulture, les sports nautiques, deux activités découvertes à Yerres, Gustave Caillebotte s’adonne aux loisirs de plein air qu’il documente abondamment. Ses tableaux prennent pour sujets les bords de l’eau, le nautisme, le jardinage. En 1876, Gustave et Martial s’inscrivent au Cercle de la voile de Paris à Argenteuil. Ensemble, ils participent à de nombreuses régates. Gustave intervient dans la construction des voiliers, imagine des voiles de soie, invente des systèmes pour améliorer les performances, dépose même des brevets techniques très innovants.











Le peintre de la vie moderne s’attache profondément à la propriété du Petit Gennevilliers du côté d’Argenteuil acquise en 1881 avec son frère. La famille d’Edouard Manet (1832-1883), avec lequel il a noué des liens particuliers, y possède une maison depuis le XVIIIème siècle. Gustave Caillebotte s’engage en politique et devient conseiller municipal de Gennevilliers où il s’installe définitivement en 1888 à la suite du mariage de son frère. 

Créant de toute pièce les jardins du Petit Gennevilliers, le peintre développe une véritable passion pour l’horticulture. Un hobby très en vogue qu’il partage avec Octave Mirbeau et Claude Monet. A partir de 1880, Caillebotte entretient une abondante correspondance avec ce dernier qui vient de s’installer à Giverny.  Ils échangent conseils, bonnes adresses, graines et boutures. Il exécute des natures mortes, des « portraits » de fleurs, d’une modernité étonnante, motifs décoratifs et harmonies chromatiques qui préfigurent les courants esthétiques à venir. Si Caillebotte peint moins, il s’attarde longuement sur les paysages champêtres, la côte normande où il passe ses étés, la plaine de Gennevilliers. 

La scénographie de l’exposition affirme les spécificités du peintre, la lumière distinctive, une palette chromatique, le frémissement de la matière, une vibration si particulière qui relève de la musicalité. Les cadrages inspirés par la photographie - Martial, le frère cadet, qui par ailleurs est compositeur, s’adonne à cette pratique avec beaucoup d’enthousiasme - sont d’une modernité frappante. Gustave Caillebotte porte un œil neuf sur cette ville surgissant des gravats, fruit des grands travaux d’Haussmann. Perspectives, contre-plongées, l’esthétique de la peinture emprunte aux jeux d’optique de la photographie aussi bien dans les scènes de plein air qu’en intérieur. Une leçon de peinture fascinante. 

Gustave Caillebotte, impressionniste et moderne 
Jusqu’au 21 novembre 2021

Fondation Pierre Gianadda 
59 rue du Forum - 1920 Martigny - Suisse
Tél : +41 27 722 39 78
Horaires : Ouvert tous les jours - De juin à novembre de 9 h à 19 h - De novembre à juin de 10 h à 18 h