Cinéma : The Last Hillbilly, un documentaire de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe

 

Les Monts Appalaches, à l’est du Kentucky. L’Amérique rurale en plein déclin subit de plein fouet une crise de la modernité. La région vivait de l’exploitation des gisements de charbon. Avec la fin de l’industrie minière, sont venus le chômage, la misère sociale. Les anciens ouvriers ne voient plus d’avenir possible ici et pourtant, désespérément attachés à leur terre, arrachée dans le sang aux Amérindiens par leurs ancêtres, ils refusent de partir. Objets de moquerie, ceux qu’aux Etats-Unis, les citadins appellent avec mépris les hillbillies, littéralement les bouseux des collines, traînent une mauvaise réputation. Pauvres, violents, consanguins, ignorants et racistes, ils auraient fait élire Trump. Ils forment une sorte de marge alternative, une facette méconnue du pays stigmatisée par la culture populaire, le cinéma, comme dans les films « La colline a des yeux », « Délivrance ». Portés par de fortes valeurs conservatrices, très attachés aux traditions, à la famille, au clan, ces individus se retrouvent déboussolés face au monde d’après où règne l’individualisme. Cette population blanche ostracisée, victimes des stéréotypes, tente de faire perdurer un certain mode de vie. Personnalité étonnante, charismatique, poétique, Brian Ritchie, propriétaire d’un ranch, raconte son Kentucky, ses Appalaches. La grande désillusion et la nostalgie. Constat sans fard d’une réalité difficile, celle un monde en voie d’extinction.






Le tournage de ce documentaire, né d’une rencontre fortuite, s’est étalé sur cinq années entre 2015 et 2019. Premier film de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, couple de Français travaillant à Lille, « The Last Hillbilly » déploie une mosaïque d’instantanés vibrants, kaléidoscope sensible, témoignage poignant d’une fin annoncée. En 2013, Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe en voyage aux Etats-Unis s’arrêtent dans un diner sur la route. Brian Ritchie, un habitant du coin, intrigué par leur présence au Kentucky les aborde. Une amitié se noue, il leur propose de leur montrer sa région. Durant deux ans ils vont échanger des mails dans lesquels Brian révèle un certain don pour l’écriture. Lorsque Diane Sara et Thomas retournent aux Etats-Unis, il leur dévoile ses carnets de poésie, un jardin secret que même sa propre famille ignorait.

L’idée d’un documentaire inspiré par Brian prend forme. Une présence, une voix et des mots. Le film pose un regard subjectif sur l’Amérique rurale abandonnée à son sort par les élus. Il embrasse le point de vue de Brian. Le témoignage poignant, incarné, tourne souvent à l’introspection poétique par son aspect méditatif. Par la voix de l’Américain, il dit la profonde mélancolie, la défiance, le désenchantement. Brian raconte les fantômes, convoque le souvenir des mines, ce monde anachronique désagrégé par le progrès technique. Demeurent les ruines, l’amertume, le désœuvrement. La mémoire des ancêtres rejaillit parfois avec une sensation lancinante de fin annoncée. Tour à tour rugueux et contemplatif, désespéré et lumineux, lucide et mélancolique, le documentaire vogue sur le flot des souvenirs.




Le format carré des images renforce le sentiment de proximité, d’intimité. Il contre l’effet de splendeur immense des paysages des Appalaches pour se rapprocher les personnages jusqu’aux scènes radieuses avec les enfants. La musique noise particulière de Jay Gambit composée de sons industriels, d’air du folklore local au banjo et harmonica donne une atmosphère particulière à ce film âpre et crépusculaire, douloureux et empathique.

The Last Hillbilly, de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe
Sorties le 30 décembre 2020 et le 9 juin 2021