Paris : Ancienne enseigne "Au planteur" 10 / 12 rue des Petits Carreaux, témoignage polémique du passé colonialiste de la France - IIème



L’enseigne « Au planteur » indique la présence d’un ancien marchand de café implanté vers 1890, au 10/12 rue des Petits Carreaux. Le petit immeuble du XIXème siècle est occupé au rez-de-chaussée par des commerces. Les deux premiers niveaux de la bâtisse sont agrémentés d’un coffrage de bois, façade décorée de colonnettes, feuillages et motifs empruntées au répertoire du XVIIIème siècle. Au premier étage, un panneau de céramique signé Crommer représente une scène pour le moins troublante, voire pour nos yeux contemporains et en absence de cartel explicatif tout à fait outrageante. Les traces de peinture témoignent de la colère que suscite cette enseigne souvent vandalisée. Dans le paysage tropical d’une plantation de café, un homme noir, vêtu d’une simple culotte à rayures, nu-pied et torse-nu, des bracelets d’esclave aux biceps et aux avant-bras, sert une tasse de café à un homme blanc assis sur des sacs, complet blanc et chapeau élégant, pipe à la main. L’évocation directe, naïve dans son manque de malice, des conditions d’exploitation des domaines soulève des questions éthiques. Elle convoque la mémoire des colonies, les rapports de domination entre propriétaires terriens, les planteurs, et les populations travaillant dans les plantations, peuples indigènes réduits en servitude ou esclaves africains arrachés à leur terre natale.  Recontextualisée dans son époque, l’enseigne, inscrite aux Monuments historiques par arrêté du 23 mai 1984, pourrait devenir l’instrument d’une démarche pédagogique. 







Dès le XVIIIème siècle, les épiceries fines se lancent dans le commerce de denrée importées des colonies. Café, thé, tabac, chocolat, sucre de cannes séduisent une clientèle tout d’abord fortunée puis se démocratisent alors que les plantations se développent par l’intensification de la traite des esclaves. Le décor des enseignes et devantures de ces boutiques embrassent des iconographies exotiques, une identité visuelle puisée directement dans les imaginaires de la colonisation. 

Parvenus jusqu’à nous, les vestiges d’anciennes échoppes témoignent d’un passé impérialiste mal assumé, peu étudié d’ailleurs dans le cadre scolaire. Si ces éléments permettent d’évoquer la mémoire de l’esclavage, l’absence de recontextualisation est problématique. Elle banalise la colonisation, l'imagerie d'une domination. La représentation d’esclaves noirs et de maîtres blancs dans l’espace public nécessite une explication afin de redonner du sens aux images et ainsi être en mesure d’interroger l’Histoire.





Le patrimoine parisien pourrait permettre d’ausculter ce passé sans se voiler la face. Le travail de sensibilisation nécessaire, le débat public sur la question, appartient au domaine de la société civile. Le dépôt et les modifications des anciennes enseignes inscrites aux Monuments historiques nécessitent des autorisations du Ministère de la Culture, du Conseil de Paris ou du préfet. Leur place serait-elle dans un musée ? L’enseigne « Au Nègre Joyeux », reliquats d’une ancienne chocolaterie, place de la Contrescarpe a été déposée en 2018 à la suite d’une longue polémique. Elle a rejoint les collections du Musée Carnavalet. Celle de la rue des Petits Carreaux la rejoindra-t-elle bientôt ?

Ancienne enseigne Au planteur
10 - 12 rue des Petits Carreaux - Paris 2

Bibliographie
Le guide du promeneur 2è arrondissement - Dominique Leborgne - Parigramme
Curiosité de Paris - Dominique Lesbros - Parigramme
La céramique dans l’architecture à Paris aux XIXe et XXe siècles - Bernard Marrey - Editions du Linteau

Sites référents
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Historia
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