Lundi Librairie : Les gens de la nuit - Michel Déon



Les gens de la nuit - Michel Déon : A la fin des années 1950, Jean Dumont traîne le spleen d’un chagrin d’amour dans les brumes du Paris noctambule. Pour contrarier son père, écrivain aspirant à l’Immortalité, il s’est engagé, bac en poche, dans la Légion étrangère où il a passé trois ans. Désormais promis à un bel avenir professionnel qui le laisse indifférent, Jean est chargé des relations publiques dans une agence de communication. Le soir venu, il divertit les clients étrangers. Il les entraîne dans les bars corses de Pigalle, leur fait découvrir le jazz des caves de Saint-Germain-des-Prés. En fin de nuit, il les emmène dévorer un pied de cochon aux Halles. Demi-mondaines, vénus mercenaires se pressent autour d’eux. Et quand il ne travaille pas, Jean dort très peu, boit trop, hanté par son amour perdu. Les excès, les vapeurs d’alcool, la drogue, la libéralité des corps, font partie de cette bohème germanopratine. A l’occasion d’une échappée nocturne, Jean fait la connaissance de Gisèle et Maggy, créatures un peu paumées mais avenantes. Il tente de se consoler dans les bras de Gisèle. Puis au cours d’une nuit agitée, il rencontre Michel qu’il sauve d’une rixe. Artiste fantasque au passé trouble, ce dernier a renoncé aux pinceaux malgré le succès et préfère gagner sa vie comme cracheur de feu. Il aime Lella, une étudiante communiste qui distribue des tracts à la sortie des universités, Lella recherchée par la police pour ses activités militantes et par son frère, Reginald, un Antillais sanguin au cœur d’un réseau de trafics louches. 

Dans ce roman de jeunesse, oeuvre désenchantée comme peuvent l’être les primes années, Michel Déon déambule sur les pas de son héros à travers des nuits plus mélancoliques que réellement festives. Les personnages finement tournés donnent chair à cette sensation diffuse. Ravagé par le chagrin, Jean fréquente les hauts lieux de la nuit parisienne pour tenter d’oublier celle qui est partie. Humeurs sombres et mal de vivre forment le pendant d’un flegme désemparé, un charme mélancolique qui séduit les femmes croisées. Sa vie en demi-teinte, impossible quête d’idéal, s’oppose à l’énergique modernité représentée par le concept novateur à l’époque d’agence de communication.

Epure du style, écriture affûtée, l’auteur peint par petites touches élégantes des portraits saisissants de finesse psychologique, colorant les figures de ses personnages des subtiles nuances de sentiments jamais exprimés. Au fil des déambulations, le récit distillant une sensation d’angoisse latente se rehausse d’accents de romans noir. Les protagonistes s’égarent en pénétrant des milieux interlopes de plus en plus inquiétant. L’asthénie et le désordre imprègnent les âmes.

Ombres tentées par la folie et les illusions blafardes, les pâles silhouettes se croisent dans la nuit, attirées par leurs semblables, poussées par une intense curiosité envers les autres. Les rencontres d’un soir, amitiés aussi soudaines qu’éphémères se nouent. Dans l’obscurité de la nuit, au cœur des foules noctambules, les grandes solitudes se soignent par les excès, les plaisirs, la perte de repères. La dépendance affective ou bien aux produits semble être le lot commun. 

Les comportements erratiques des frêles jeunes femmes illustrent la fragilité de ces êtres insolites, presque impalpables. Ces créatures fuyantes, inconséquentes, incarnent la déréliction d’une époque. La jeunesse désabusée des « Gens de la nuit » est frappée par le spleen des déboires précoces, la déréliction des idéologies. Dans une ville endormie, belle de son lourd sommeil, les errances ont le goût du désespoir et de l’exaltation.  

Les gens de la nuit - Michel Déon - Editions La Table Ronde, collection La Petite Vermillon