samedi 27 juillet 2019

Paris : Tourelle à l'angle des rues Marcadet et du Mont-Cenis, architecture pittoresque à Montmartre - XVIIIème



Une singulière tourelle dresse sa silhouette pittoresque à l’angle de la rue Marcadet et de la rue du Mont-Cenis, sur le versant nord de la Butte Montmartre. Coiffée en poivrière et accolée à d’anciens corps de bâtiment, son aspect piquant dans la configuration naturelle du tissu urbain pose de nombreuses questions. Le long de la rue Marcadet, une grande arcade à refends surmontée d’une corniche classique indique un reliquat de l’ancien portail de la Manufacture de porcelaine de Clignancourt qui connut entre 1771 et 1799 un certain succès. L’ensemble paraît peu entretenu même si la tourelle à l’angle du mur d’enceinte est inscrite aux Monuments historiques par arrêté du 31 mai 1965. Aujourd’hui occupé par un club libertin, le Château des Lys, il s’agit de l’une des plus anciennes maisons de Montmartre dont le destin a croisé celui d’une manufacture de porcelaine passée sous le haut patronage du frère du roi, le comte de Provence en 1775. Cette curieuse tourelle devenue un hôtel-restaurant a été immortalisée à de nombreuses reprises par le peintre Maurice Utrillo entre 1911 et 1954. 








En 1569, Jacques Liger, trésorier du cardinal de Bourbon achète des terrains hors de Paris, là où bientôt se développera le hameau de Clignancourt. Les Dames de l’Abbaye de Montmartre font l’acquisition de ses terres en 1606. Un moulin, dont la tourelle serait un vestige, pourrait avoir été érigé à cette époque, à moins qu’il ne s’agisse d’un colombier. Au XVIIème siècle, le croisement de la rue Marcadet et de la rue du Mont-Cenis sont au centre du hameau de Clignancourt. Ici, bourgeois aisés et financiers se font construire des maisons de campagne et des folies pour abriter leurs amours adultères.

Durant les années 1760, la découverte en France de nouveaux gisements de kaolin donnent des idées aux nouveaux entrepreneurs. En 1771, Pierre Deruelle achète un modeste hôtel particulier à l’angle des rues Marcadet et du Mont-Cenis dont la seule particularité est cette tourelle à la vocation incertaine. Il y fonde une porcelainerie qui deviendra dès 1775 la Manufacture de Monsieur, sous la protection du Comte de Provence, frère puîné de Louis XVI et futur Louis XVIII. 

La tourelle aurait pu alors retrouver sa fonction originelle en redevenant moulin afin de moudre le silex, le quartz et le feldspath, nécessaires avec le kaolin à la confection de la pâte de porcelaine. Les premières pièces qui sortent de la fabrique portent alors comme marque un moulin rouge ou bleu. Cette signature est abandonnée lorsque la manufacture passe sous la protection du frère du roi qui accorde son brevet le 25 octobre 1775. La porcelaine est alors estampillée au chiffre du Comte de Provence, ses initiales LSX.


Vers 1900

Vers 1900

Vers 1910

Vers 1910

La Manufacture de Monsieur du fait de son illustre protecteur est libérée des contraintes imposées à ses potentiels concurrents par la Manufacture royale de Sèvres qui tient à assurer sa position de monopole. En 1780, la fabrique est à son apogée. Elle produit des objets de toilette, vaisselles de table et d’ornement, garnitures de cheminée, flambeaux, fontaines, biscuits. Deux bénitiers destinés à l’abbaye de Montmartre sortis de ses fourneaux ont été disposés autrefois dans l’église Saint Pierre. Les articles de grande qualité sont vendus dans une élégante boutique à l’angle de la rue Chabanais et de la rue des Petits-Champs. La reconnaissance ultime vient en 1787, lorsque que Pierre Deruelle obtient le privilège d’appliquer la polychromie et l’or jusque-là réservés à Sèvres. La fabrique de Clignancourt compte jusqu’à près de 100 ouvriers. 

L’enclos de la manufacture est alors assez vaste. Le cœur des ateliers se trouvent au niveau du numéro 53 de la rue du Mont-Cenis où des débris de moules et d’anciens fourneaux ont été retrouvés en 1828 lors d’un changement de propriétaire ainsi que le mentionne Charles Sellier, secrétaire de la Commission du Vieux Paris, dans un ouvrage consacré à Montmartre en 1883.


Vers 1911 Le café de la tourelle - Maurice Utrillo

Vers 1930 La tourelle - Maurice Utrillo

Vers 1935 Café de la tourelle rue du Mont Cenis - Maurice Utrillo

Vers 1935 A la tourelle - Maurice Utrillo

Vers 1939 Le restaurant A la tourelle - Maurice Utrillo

Vers 1954 La tourelle de la rue Lamarck - Maurice Utrillo

L’activité intense perdure pendant une trentaine d’années mais la Révolution va porter un coup fatal au modèle économique de cette fabrique de luxe. En 1792, Deruelle devenu procureur de la nouvelle Commune de Montmartre en 1790, confie la direction à son gendre Alexandre Moitte, un peintre. Mais celui-ci ne parvient pas à redresser la situation et la production cesse en 1799. Le 23 août 1800, Alexandre Moitte vend immeuble et fabrique à l’audience des criées du Tribunal de première instance de la Seine. Un repreneur, Pierre Marie Callois, tente de relancer la manufacture sans succès. La propriété est mise en vente en 1803 par ses créanciers. Elle est acquise par un certain Monsieur Robin puis rachetée en 1828 par la veuve Tardieu qui la fait lotir. Les parcelles sont alors dispersées. 

Le bâtiment principal de la manufacture est détruit en 1909. La tourelle et un bout de l’enceinte sont préservés. Ils deviennent un café, hôtel, restaurant A la Tourelle que Maurice Utrillo, séduit par ce paysage urbain cocasse, peindra plusieurs fois de 1911 à 1954.

Tourelle de l’ancienne Manufacture de porcelaine de Clignancourt
103 rue Marcadet 61/63 rue du Mont-Cenis - Paris 18

Bibliographie
Le guide du promeneur 18è arrondissement - Danielle Chadych et Dominique Leborgne - Editions Parigramme
Connaissance du Vieux Paris - Jacques Hillairet - Editions de Minuit

Sites référents 

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