mercredi 24 avril 2019

Paris : L'homme au bras levé, une oeuvre signée Olivier Brice. Itinéraire mouvementé d'un artiste retombé dans l'oubli - IIème



L’homme au bras levé, une oeuvre du sculpteur Olivier Brice (1933-1989), trône au cœur du Sentier où l’artiste a connu le succès en tant que styliste de mode. Faute d’institutions officielles ou de galeristes pour la soutenir, victime des controverses, de sa réputation du personnage, son oeuvre au symbolisme néoromantique troublant est tombée dans l’oubli. Le procédé créatif à l’origine des sculptures les plus représentatives de son travail, un enveloppement de formes préexistantes à la manière de Christo mais sur des dimensions moins monumentales, prête, en son temps, à polémiques. Olivier Brice revisite les grandes œuvres classiques des musées en les drapant de tissus qui dans une mise à distanciation de la sculpture originelle soulignent ou atténuent les volumes. Caractéristique de sa démarche, l’exemplaire fondu en 1988 de L’homme au bras levé, une oeuvre créée en 1973, a été installée en 2009 place du Caire non loin de l’ancien atelier de l’artiste après un passage au Musée de la Sculpture en plein air dont je vous parlais ici









Au milieu des années 1970, le sculpteur Olivier Brice connaît des débuts retentissants. Les galeries s’arrachent ses œuvres et les publications élogieuses se multiplient. Il offre une relecture de la statuaire antique qu’il drape dans des tissus jetés comme des voiles mortuaires sur les formes. Ces œuvres objets de culte renvoie aux rites funéraires et ouvre une réflexion sur la mémoire, l’espace de la mort. Le tissu qui recouvre les silhouettes évoque à la fois le voile du deuil et le linceul. Un sentiment de religiosité s’exprime ainsi qu’une certaine fascination pour le morbide. Paradoxalement, visages et corps dissimulés au regard direct trouvent dans cette série une nouvelle expressivité puissante. Le corps de marbre, figure antique, est une charpente discrète, allusive qui disparaît presque derrière les voiles.  Effets de drapé et dynamisme de la ligne, sa démarche s’inscrit dans une veine provocatrice où s’exprime un goût pour la théâtralité.

Tamisant les symboles comme on tamise une lumière, enveloppant les formes des marbres les plus célèbres, il réinvente une dimension classique qui questionne l’histoire et le passé. Sa série des gisants, moulages grandeur nature de corps humains évoque avec puissance les ensevelis de Pompéi. Les ruines d’Olivier Brice, univers de désolation, foisonnent d’une emphase lyrique qui contraste singulièrement avec son intérêt pour les matériaux pauvres, la récupération et l’exécution préliminaire rustique. De par son goût du travail en public, il a fait du cérémonial d’enveloppement une forme de happening où la rhétorique formelle se laisse emporter par le petit grain de folie.

Yves Moïse Asséraf, né à Alger, alias Olivier Brice, sculpteur est aussi le fondateur de la maison de confection Michel Tellin. Dans les années 1970-80, son atelier d’artiste jouxte la boutique de sa griffe de luxe. Styliste, il rencontre un véritable succès financier grâce à un sens novateur de la communication et des relations publiques. Talent qu’il emploie de la même façon pour se faire connaître en tant qu’artiste. Ces multiples casquettes laissent alors planer des soupçons d’imposture parmi les membres de l’intelligentsia adepte de l’entre-soi. En France, le travail d’Olivier Brice est loin de faire l’unanimité. Il provoque même un violent rejet et des inimitiés auprès des Nouveaux Réalistes dont pourtant sa démarche et son oeuvre se rapprochent.

Ses méthodes de création soulèvent la controverse notamment parce que sa technique si particulière emprunte au ready-made. Les moulages d’œuvres antiques issus des ateliers de chalcographie du Louvre lui servent d’éléments structurels de base. Sur ces reproductions classiques, il drape des chutes de tissus, linceuls qu’il badigeonne ensuite de colle de poisson pour les rigidifier. Confiés à une fonderie d’art, ces curieux originaux vont devenir des bronzes spectaculaires. Olivier Brice collabore notamment avec la fonderie Valsuani, rue des Plantes dans le XIVème à Paris, réputée pour la qualité de ses fontes à la cire perdue. Il en devient brièvement gérant de 1977 à 1980 à la suite d’un enchaînement cocasse. En 1977, il passe commande d’une dizaine d’œuvres en vue d’une prochaine exposition annoncée à grand renfort de presse auprès du tout Paris. Peu de temps avant l’évènement, la fonderie se retrouve dans une situation délicate. Le gérant a pris la fuite avec la caisse. Le contremaître et une douzaine d’ouvriers sont condamnés au chômage à moins d’une reprise. Olivier Brice, tenant beaucoup à la réalisation de sa commande, choisit de financer l’entreprise en prenant la tête de la fonderie sur ses propres deniers.








Olivier Brice est flamboyant. Il a le sens des affaires et ne peut résister à un bon deal lorsqu’il en trouve un. Ce qui va peut-être causer sa perte. En 1977, sa Vénus de Milo enveloppée, exposée au Centre Pompidou, attire l’attention des émissaires de Jean-Bedel Bokassa chargés de réunir artistes et artisans en vue des préparatifs du sacre impérial. L’évènement est d’envergure et tant pis si l'homme n'est pas recommandable. Oliver Brice est chargé de créer les décors de la cérémonie. Il conçoit le trône, pare d’or le carrosse, réalise les arcs de triomphe qui ponctuent le parcours à travers la capitale centrafricaine, orne la façade de la cathédrale de Bangui. Il serait même à l’origine de différentes tenues impériales revêtues lors du sacre dont le manteau d’hermine. Cette collaboration va asseoir la réputation de Michel Tellin / Olivier Brice à l’international. Pas exactement de manière flatteuse.

En 1978, il achète le château de Cambous, à Viols-en-Laval au Nord de Montpellier. Sculpteur mais aussi grand collectionneur, il y ouvre en 1984 un musée privé. Il expose sa propre collection, notamment de beaux tableaux impressionnistes et de nombreuses pièces signées Dali dont Olivier Brice est proche, ainsi que ses créations personnelles. Mais en 1986, l’artiste en délicatesse avec le fisc, le château est saisi. 

En 1987, la dernière exposition personnelle d’Olivier Brice, une grande rétrospective, se tient à Spa en Belgique où il décide de s’installer. Il souhaite alors faire don de ses œuvres personnelles à la ville à condition qu’un musée soit créé. Manque de financement, le projet n’aboutit pas. En fin de vie, très malade, ruiné, Olivier Brice est hospitalisé. La question de son héritage artistique est suivie par Franck Puig expert judiciaire d’art. 

La ville de Schaerbeek, l’une des communes de Bruxelles-Capitale, toujours sous condition de création d’un musée, accepte le lègue à la suite du décès de l’artiste en janvier 1989. Ce don comporte environ 1800 œuvres, sculptures et dessins préparatoires. Le projet est soutenu par le bourgmestre Léon Weustenraad. Mais les artistes flamands locaux s’insurgent qu’un sculpteur français devienne le pilier du projet de la nouvelle institution culturelle. Lenteurs administratives, problèmes de budget, le musée ne verra jamais le jour malgré les tentatives de la mairie de faire appel à des mécènes privés. Les œuvres demeurent longtemps stockées dans des conditions ne permettant pas leur bonne conservation. 

En 2017, Franck Puig obtient après de longues tergiversations du conseil municipal de Schaerbeek qu’une partie la collection soit désaffectée du domaine public afin de lui être confiée. Après restauration, les œuvres devraient être remises à Nathalie Filliol et Eric Coarer et que soit créé un petit musée dans le Sud de la France.

L’homme au bras levé - Olivier Brice
Place du Caire - Paris 2

Bibliographie
Dans l’intimité des dictateurs - Marc Lefrançois - City Editions
Visible la nuit - Franck Maubert - Editions Fayard
Le complexe de Pompéi - Jean-Jacques Levêque - Editions Pierre Horay

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