mardi 26 juin 2018

Cinéma : Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez - Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran



Paris, fin des années 1970, juste avant l’épidémie de Sida, le sexe est encore libre. Anne Pareze dirige d’une main de fer une société de production dont la spécialité est le porno gay réalisé à la chaîne. Sa compagne Loïs qui est aussi la monteuse de ses films vient tout juste de la quitter.  Anne noie sa douleur dans l’alcool, hante les lieux interlopes des nuits canailles où elle trouve les futurs acteurs de ses productions. Pour surmonter son chagrin, elle décide de se lancer avec l’aide d’Archibald, son bras droit, son confident, réalisateur et comédien désinhibé, dans un projet plus ambitieux que ses films habituels, un long-métrage érotique et sanglant. Le tournage débute mais un mystérieux tueur masqué décime l’équipe, armé d’un godemiché avec lame rétractable. La commissaire Morcini se lance dans l’enquête sans conviction. L’explication de ce carnage pourrait bien se trouver dans l’auberge tenue par Cathy et son père au cœur d’une étrange forêt.





Portée par une nostalgie ardente, cette fresque fantasque à l’intrigue minimale joue sur les artifices d’une forme stylisée à l’extrême qui puise aux sources de plusieurs genres. Un couteau dans le cœur délivre avec panache des plaisirs esthétiques de cabaret, décorum précieux, gothique filtré et cuir lustré. Le réalisateur Yann Gonzalez prolonge son travail d’exploration d’un lyrisme singulier porté par la puissance de l’audace plastique. 

Obscurité bleu-rouge des néons, créatures traversant des halos de lumière, récit ponctué de meurtres ritualisés, l’univers rétro baroque du cinéma pour adultes des années 1970 suggère les fantasmes les plus sophistiqués. A cette époque révolue, avant le sida, avant Youporn et le porno amateur, l’érotisme s’affirme sur pellicule et en salle. Le cinéaste puise dans cette mythologie de la libre circulation des désirs, de l’insouciance, une nostalgie hédoniste peuplées de figures imaginaires.





Affranchis de toute forme de chronologie, les motifs s’imposent dans un assemblage hétéroclite de citations à la sensualité macabre. On songe à Pulsions et Blow Out de Brian de Palma, à Cruising de Wiliam Friedkin, au gallio italien à la Dario Argento et comme décidément le réalisateur ne se prend pas au sérieux, il ponctue son long-métrage d’un humour décalé qui évoque sans conteste La Cité de la peur

Chez Yann Gonzalez, l’incongru jusqu’au grotesque trouve une dimension onirique puissante. Son conte de fée maniériste et sanglant, histoire de désir et de châtiment, est imprévisible. L’accumulation des hommages, l’hybridation des références, de la scène queer à la pop, jusqu’à la série B, le porno, le film d’horreur vintage, produisent un effet composite d’une sophistication extrême qui s’oppose au naturalisme. 

A contremploi, Vanessa Paradis donne au personnage d’Anne, brisée par le rejet amoureux, ravagée par l’alcool, déréglée par les drogues, la dimension vertigineuse de la douleur. Le chœur joyeux des comédiens, Nicolas Maury, Kate Moran, Romane Bohringer, Elina Löwensohn, Pierre Pirol, s’appliquent avec bonheur au jeu des métamorphoses.




Navigant à la marge, Yann Gonzalez trouve une liberté stylistique qui flirte volontairement avec l’absurde. Espace fantasmagorique, sa fable baroque pousse le propos jusqu’à l’incohérence pour souligner la puissance de l’artifice. Le simulacre y permet de traverser la frontière entre le rêve et la réalité, la vie et la pellicule dans une oeuvre hardie, imparfaite mais prometteuse.

Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez 
Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran, Romane Bohringer, Elina Löwensohn, Pierre Pirol
Sortie le 27 juin 2018




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