samedi 24 février 2018

Paris : Passage d'Enfer, l'une des premières cités ouvrières réalisées sous le Second Empire - XIVème



Le passage d'Enfer, voie privée formant un coude, est situé à deux pas de Montparnasse. Dans sa typologie, cette ancienne cité ouvrière fermée par des grilles, garde la trace de l'histoire des premiers logements sociaux. Sa construction de 1855 à 1857 découle de la mise en application du décret de 1852 relatif à l'amélioration des habitations ouvrières dans les grandes villes manufacturières. Sous le Second Empire, avec la diffusion des théories hygiénistes, de nombreuses expérimentations subventionnées par l'Etat ont été menées afin de fournir des logements sains, aérés, à des prix inférieurs à ceux payés par les populations les plus modestes pour une seule chambre dans des maisons insalubres. Un cahier des charges rigoureux - bonne qualité des matériaux, taxation des loyers limitée, importance des services communs tels que lavoir, chauffoir, bain, garderie d'enfant - a contribué à rendre attractives ces réalisations économiques. Environ 1 500 logements ont été créés à Paris sous le règne de Napoléon III dont certains ont bénéficié des innovations technologiques de l'Exposition universelle de 1867. Le passage d'Enfer, à l'origine Cité Cazaux du nom du propriétaire, puis Cité d'Enfer, fait partie des toutes premières opérations parisiennes.











Le passage d'Enfer doit son nom au voisinage du boulevard d'Enfer, notre actuel boulevard Raspail. Celui-ci correspondait à l'ancien chemin de ronde de la barrière d'Enfer qui longeait le Mur des Fermiers généraux. L'origine de cette curieuse appellation aurait plusieurs explications. L'homonymie avec "le bois d'Enfer" qui couvrait le plateau avant son urbanisation pourrait en être une. Le nom pourrait également être une dérivation altérée du surnom de la porte Saint-Michel dite "porte de fer" qui ouvrait au Sud l'enceinte de Philippe Auguste. Il est également possible, que d'Enfer soit une déformation de la forme latine via inferior, voie gallo-romaine qui se déroulait au pied de la montagne Sainte-Geneviève par opposition à la via superior, actuelle rue Saint-Jacques. Une autre explication suggère que la route qui reliait la porte Saint-Michel au château de Vauvert, édifié par Philippe Auguste sur les terrains de notre actuel jardin du Luxembourg et prétendument hanté par un démon aurait pris le nom d'Enfer en se référant à cette légende populaire. 

Long de 160 mètres, large de 10 mètres, la réalisation du passage d'Enfer illustre les premiers essais concernant les logements sociaux à Paris. A l'origine de la Cité d'Enfer, se trouvent M. Cazaux et l'architecte Félix Pigeory (1806-1873). Ce dernier, principal fondateur de la station balnéaire de Villers-sur-Mer, inspecteur des travaux de la Ville de Paris, directeur et rédacteur en chef de la Revue des Beaux-arts, s'est beaucoup intéressé aux premiers lotissements ouvriers de Paris.











Le décret de 1852 alloue des subventions aux promoteurs - banquiers, entrepreneurs, propriétaires, architectes - afin qu'ils puissent réaliser des logements sociaux à destination des population ouvrières les plus modestes, tout en répondant à un cahier des charges strict en accord avec les théories hygiénistes de ventilation et de lumière. Ces promoteurs ont d'ailleurs souvent donné leur nom aux cités qu'ils ont fait construire.

Les cités ouvrières voient le jour dans les arrondissements populaires ou les secteurs peu urbanisés qui seront bientôt annexés à la ville en 1860. Répartis le long des voies secondaires, les constructions de dimension réduite et d'apparence modeste cherchent à se fondre dans le paysage urbain des bâtiments préexistants, immeubles de rapport aux façades de plâtre. Coefficient d'occupation des sols relativement faible, faible densité et rationalité de l'esthétique conduisent à des réalisations qui bien que sans réel panache sont de nos jours un classique du paysage parisien.

Edifiée entre 1855-1857, la Cité d'Enfer, contemporaine de la Cité Napoléon (1849-1851), première opération française d'importance, s'inspire du modèle anglais prisé par le Second Empire comme en témoigne les grands travaux d'Haussmann et par un réel souci de salubrité publique. Les cités ouvrières construites grâce à des crédits alloués par l'Etat suscitent lors de leur création des inquiétudes. La bourgeoisie y voit un possible foyer de regroupement militant et contestataire d'une part tandis que les mouvements socialistes fustigent ces ghettos de la cité-caserne rappelant l'architecture carcérale, d'autre part. Dans la lignée de ce dernier argument, la réalisation de logements sociaux sous la forme de passages, tel que la Cité d'Enfer, préfigure la mise en place d'une nouvelle typologie, l'abandon du modèle de la caserne ouvrière pour celui de cité ouvrière.











Passage d'Enfer, la numérotation des bâtiments a été établie dans le sens des aiguilles d'une montre et non pas en face à face pair et impair comme il est de rigueur à Paris. Seul le passage Molière dont je vous parlais ici  possède cette même caractéristique.

Du numéro 24 au 27, se trouve la façade arrière de l'immeuble du 31/31 bis rue Campagne-Première. Ces ateliers d'artistes réalisés en 1911 par l'architecte André Arfvidson (1870-1935) comptent parmi les plus spectaculaire à Paris. Baies vitrées, structure en béton armé, organisation en duplex reflètent la modernité de cette construction. Carreaux blancs, ocres et bruns, décorations joliment chantournées, la façade dont le revêtement en grès flammé oeuvre du céramiste Alexandre Bigeot a été primée au concours de façade de la Ville de Paris en 1911.

Au 25 passage d'Enfer, le dessinateur et lithographe René Jaudon (1889-1966) a tenu un célèbre atelier, une Ecole préparatoire au professorat de dessin et concours d'admission à l'école des beaux-arts et des arts décoratifs. Parmi les prestigieux riverains du passage d'Enfer, on compte Pierre-Joseph Proudhon qui y écrivit la Théorie de la propriété. A l'angle du passage, Jean Bruller dit Vercors situe l'imprimerie de Verdun dans sa nouvelle éponyme en 1945. 

Anecdote amusante, le maître parfumeur Olivia Giacobetti a créé pour la maison L'Artisan Parfumeur dont le siège se situait dans les années 1970 passage d'Enfer, un parfum au nom de cette voie.

Passage d'Enfer - Paris 14
Accès 247 boulevard Raspail - 21 rue Campagne- Première

Bibliographie 
Le Logement social à Paris 1850-1930 : les habitations à bon marché - Marie-Jeanne Dumont - Editions Mardaga
Galeries et passages de Paris : A la recherche du temps passé - Guide complet - Richard Khaitzine - Editions Le Mercure Dauphinois
Le guide du promeneur 14è arrondissement - Michel Dansel - Parigramme
Paris secret insolite - Rodolphe Trouilleux - Parigramme
Paris et l'alchimie - Bernard Roger - Editions Umbra Solis

Sites référents
L'Artisan Parfumeur




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1 commentaire :

Giulliana a dit…

Bonjours,
Très intéressante cet article. ça nous fait voyager dans les années.
J'aimerais savoir ce qui est devenu de ce quartier aujourd'hui. On voit les fenêtres systématiquement ouvertes mais on ne voit pas trop des passants. Est-ce qu'il est toujours habité? Qui sont les riverains?