Lundi Librairie : Performance - Simon Liberati - Rentrée littéraire 2022 - Prix Renaudot 2022


Un écrivain de soixante-et-onze ans, diminué à la suite d’un AVC et une rupture aussi rocambolesque que violente, flirte avec le gouffre. Dans un état physique et psychologique déplorable, le dandy désinvolte cultive son goût pour la dérive, l’alcool, les paradis artificiels. Déconnecté du monde, reclus dans un ancien presbytère de l’Oise, les huissiers à sa porte, il vit une liaison interdite avec Esther, actrice et mannequin, la beauté du diable, sa belle-fille de vingt-trois ans. Au bout du rouleau, désemparé mais lucide, le romancier ne parvient plus à écrire. En procès avec son éditeur, les problèmes financiers se multiplient. Pour tenter de redresser la barre, il accepte la proposition de deux jeunes producteurs de la société Viva Films : écrire une mini-série au sujet des Rolling Stones, « Satanic Majesties », et plus particulièrement la période entre 1967 et 1969. Le 12 février 1967, coup monté de la presse à scandale et la police municipale, dix-huit agents débarquent à Redlands, la maison du Sussex de Keith Richard, où se trouvent ce dernier, Mick Jagger, Marianne Faithfull, maîtresse de Mick, nue sous une fourrure, des amis interlopes. Flagrant délit, possession de stupéfiant, haschisch, héroïne, amphétamine, la descente de police donne lieu à un procès retentissant en juin 1967. Ces deux années marquent la chute de Brian Jones, guitariste, multi-instrumentistes, timide, violent avec les femmes, quitté par Anita Pallenberg, la Reine noire de Barbarella, pour Keith Richards. Brian Jones débarqué du groupe, meurt noyé à l’âge de vingt-sept ans. Débauche, satanisme, pègre londonienne, bourgeoisie qui s’encanaille.

Fasciné par les années 1960, le monde et ses mythologies modernes, Simon Liberati avait promis à son éditeur un livre sur les Rolling Stones. Il botte en touche en associant ses recherches et des éléments biographiques très intimes. Poétique, romantique, désespéré, « Performance » emprunte son titre au film de 1970, avec Mick Jagger et Anita Pallenberg, réalisé par Donald Cammell et Nicolas Roeg, inspiré par Kenneth Anger qui fascine l’auteur depuis toujours. Nostalgie d’une époque, les Stones et le narrateur cherche à retrouver l’innocence du printemps 1967, tandis que sonne la fin d’une utopie.  

Simon Liberati trace des parallèles entre la rupture d’Anita Pallenberg qui quitte Brian Jones pour Keith Richards, et sa propre histoire, anecdotes personnelles très intimes. Il puise dans ses expériences romanesques, celle d’une existence amusante à raconter pour nourrir son oeuvre. Il se désole de la tendance de l’époque qui cherche à lisser l’histoire, la banaliser. La société, mœurs libérales et morale jalouse, impose la norme des passions tristes.

Cet autoportrait en vieux barbon pas ragoûtant se mue en redoutable parade contre la mauvaise conscience. Le romancier et son double de fiction nouent une liaison interdite avec une jeune femme, une dernière histoire d’amour qui porte en elle l’angoisse d’une passion vouée à l’échec à court terme. Simon Liberati décrypte la fascination des hommes vieillissants pour les nymphettes, l’inquiétude permanente, peur d’être trompé, d’être quitté, peur de la mort. Subtil, sensible, cocasse, il considère stoïque l’effritement inexorable. Esthète mystique, il place la beauté au-dessus de tout, se berce de décadentisme. Irrésistible d’humour, « Performance » est un roman désenchanté sur la condition de l’homme de lettres, marginal flamboyant, sur l’impermanence des sentiments, sur la décrépitude annoncée. Brillant, érudit, délicieux.

Performance - Simon Liberati - Editions Grasset - Prix Renaudot 2022