Milieu des années 1960. Dans les beaux quartiers de Paris, des parents désinvoltes et immatures, noctambules effrénés, confient leurs enfants, Etienne et Adrien, à une gouvernante sans empathie afin. Friands de mondanités superficielles, ils sont tout à la fête d’une société en plein bouleversement. Le père, affairiste de droite, séducteur multiplie les conquêtes, et se vante d’avoir passé une nuit avec Ava Gardner. Le décès prématuré de Sébastien, le dernier de la fratrie, né handicapé, plonge Caroline, la mère artiste-peintre, beauté autodestructrice, dans la dépression. Cycle alcool et Valium. La tante proustienne et magicienne n’y peut rien malgré tous ses efforts. En grands bourgeois peu concernés par le sort de leur progéniture, les parents placent le jeune Adrien dans une institution catholique, pensionnat dirigé par une équipe pédagogique de pervers sadiques. Durant onze années, l’enfant subit humiliations, sévices, violences physiques et psychologiques. Il se réfugie dans les livres. Il chérit les souvenirs ensoleillés de vacances sur la Côte d’Azur chez la grand-mère maternelle. Attend avec impatience les grandes promenades en campagne avec le grand-père paternel, pétainiste et chasseur qui lui a appris que « La vie la plus douce, c’est de ne penser à rien ». A l’adolescence, enfin libéré de cette prison, Adrien veille sur sa mère.
A Saint-Tropez, la propriété familiale est devenue un squat pour tous les fils de famille marginaux, hippies toxicomanes, noctambules fins de race, bohème décadente. Dans la maison délabrée de la grand-mère, rebaptisée « Au bout du monde », se déroulent d’épiques scènes de défonce où passe le petit-neveu de Göring. Plus tard, Adrien fait la connaissance de Candice, la première amoureuse, solaire et délurée, fille d’un pornographe trafiquant d’armes à l’occasion. De retour à Paris après un séjour dans les geôles thaïlandaises, le frère aîné, Etienne, qu’Adrien a surnommé « le Démon », voyou toxicomane, sociopathe insensible, terrifie la famille par ses accointances mafieuses.
Avec un sens inné de la scène, du détail, Fabrice Gaignault brosse le portrait d’une caste qui n’existe plus. Il traduit la flamboyance et la part d’ombre, l’intensité de cette période où toutes les transgressions sont permises. Il dit les nuits sans fin, les journées alanguies, le farniente de la Côte d’Azur, la mort qui rôde. Les égéries ont pour nom Marianne Faithfull, Anita Pallenberg, Brigitte Bardot. Le tumulte libertaire des années 1960-70 résonne puissamment sur une bande-son rythmée par les Beatles, les Stones, Jimi Hendrix, Neil Young, Patti Smith. Fabrice Gaignault raconte la génération de ses parents, leur façon de remettre en question les carcans sociétaux, de faire voler en éclats les tabous par la consommation de drogue, la libération des mœurs, la décadence des fêtes psychédéliques. La grande bourgeoisie vit ses derniers instants, tandis que ses rejetons inconséquents brûlent la vie par les deux bouts.
Déliquescence d’un monde en voie de disparition, Fabrice Gaignault capture l’essence des lieux mythiques, Guéthary, Saint Tropez et l’Epi plage, les clubs parisiens, Castel à Saint-Germain-des-Prés, Le Black Calavados rue Pierre Ier de Serbie. En quelques traits bien sentis, il croque la psychologie de personnages pittoresques aux failles béantes, aux fêlures irréparables, de celles qui laissent passer la lumière. Fil rouge de ces aventures improbables, l’itinéraire intime du narrateur, innocence perdue, deuil et souffrances ineffaçables, marque la part la plus personnelle du roman. L’humour tient la souffrance à distance tandis que le romancier se confronte aux fantômes éplorés d’un monde disparu. Cathartique, la démarche apaise les blessures, mais guérit-on jamais de son enfance ?
La vie la plus douce - Fabrice Gaignault - Editions Grasset
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