Cinéma : Loving Highsmith, un documentaire de Eva Vitija

 

Patricia Highsmith (1921-1995), romancière à succès, autrice mondialement reconnue de thrillers adaptés au cinéma par de grands réalisateurs, a vécu une fin de vie plutôt triste. Recluse dans son bunker suisse du village de Tegna avec ses chats, ses rares sorties médiatiques choquent alors par leur virulence. Elle conserve dans l’imaginaire collectif cette image de vieille femme acariâtre, de personnage cynique, désabusé, marqué par l’alcool et la dépression. La cinéaste Eva Vitija, fascinée par la personnalité de Patricia Highsmith, captivée par l’ambiguïté de ses personnages, s’est plongée dans les carnets de notes et journaux intimes conservés aux Archives littéraires suisses. Ces recherches ont révélé celle que la romancière fut avant la misanthropie des derniers jours, une jeune femme dynamique, complexe, déconcertante, un modèle de liberté. Sous des abords lisses Patricia Highsmith bousculait dans son intimité les conventions d’une société hétéronormée. Elle menait une double vie, romancière adulée couronnée de succès en façade et dans la réalité quotidienne, lesbienne contrainte longtemps de cacher son homosexualité. Dans les années 1950, elle n’avait pas d’autre choix. Hantée par les vieux démons, son existence d’empêchements, de rencontres clandestines, donne à repenser ses écrits. La réalisatrice Eva Vitija propose une relecture par ce prisme de son existence et de ses romans. Le documentaire « Loving Highsmith » dresse le portrait d’une femme amoureuse dont la vie privée, le thème de l’identité, a influencé le sous-texte de l’oeuvre. 







Patricia Highsmith née Mary Patricia Plangman a grandi au Texas. Adolescente, elle rejoint New York où elle est élevée par sa grand-mère. Au cours de sa jeunesse mouvementée dans une Amérique conservatrice puritaine, elle tente de s’émanciper de sa mère, personnalité toxique, qui a refait sa vie ailleurs et la rejette à cause de son orientation sexuelle. La brillante jeune femme, diplômée de l’Université de Columbia, fréquente les bars lesbiens underground de la Grosse pomme. Elle aime les rencontres fortes, les personnalités atypiques. Son premier roman « L’inconnu du Nord-express », publié en 1950, adapté en 1951 par Alfred Hitchcock lui ouvre les portes de la gloire. En 1952, elle signe son deuxième roman plus personnel, « Carol », romance lesbienne au dénouement optimiste, sous un autre pseudonyme, Claire Morgan. Quittant l’Amérique puritaine, Patricia Highsmith s’expatrie en Europe, Londres puis la France et enfin la Suisse.

L’écriture visuelle de Patricia Highsmith, très cinématographique, son sens de l’intrigue et ses personnages masculins équivoques, séduisent les studios de cinéma et les réalisateurs. Ses romans propices aux adaptations favorisent le rayonnement international de son oeuvre célébrée par les cinéastes, notamment européen. Beaucoup de Français, René Clément « Plein Soleil » 1960, Claude Autant-Lara « Le Meurtrier » en 1963, Claude Miller « Dites-lui que je l’aime » en 1977, Michel Deville « Eaux profondes » 1981, Claude Chabrol « Le cri du hibou » 1987, mais aussi Wim Wenders, « L’ami américain » 1977 et finalement des Américains, Anthony Minghella « Le Talentueux Mr Ripley » 1999, Todd Haynes « Carol » 2015.





Le documentaire raconte les amours parisiennes, les fêlures, la quête d’amour, les zones d’ombres aussi. Eva Vitija trouve le ton juste pour évoquer les sacrifices consentis afin de vivre librement, véritable défi à la société patriarcale. Le travail précis de documentation et de recherche soutient la sincérité de la démarche. La réalisatrice évite l’écueil de l’hagiographie. Elle fait face aux contradictions dans un documentaire sensible, nuancé.  « Loving Highsmith » réunit de nombreuses archives inédites, des extraits d’adaptations cinématographiques, des entretiens provenant médias du monde entier tandis que les mots de la romancière s’incarnent en voix off. Eva Vitija a rencontré la famille de Patricia Highsmith au Texas à l’occasion de l’Austin Film Festival. Les témoignages émouvants des proches ainsi que des compagnes de la romancière, Marijane Maeker, Monique Buffet et Tabea Blumenschein, soulignent le paradoxe entre la figure publique et l’image privée. 

Devenue icône de l’identité lesbienne et de la lutte contre les discriminations depuis la publication de ses journaux intimes, en France aux éditions Calmann-Lévy, Patricia Highsmith surprend à nouveau par sa grande modernité. 

Loving Highsmith, documentaire de Eva Vitija
Sortie le 15 juin 2022