Lundi Librairie : Son fils - Justine Lévy - Rentrée littéraire 2021

 

La mère d’Antonin Artaud, Euphrasie née à Smyrne en Turquie, raconte dans ce journal imaginaire, l’amour inconditionnel, exclusif, implacable pour ce fils qu’elle n’a jamais vraiment compris, devant lequel elle se sent à la fois éperdue d’admiration et totalement démunie. L’enfance d’Antonin Artaud est marquée par la maladie. Dès quatre ans, de terribles maux de tête le frappent. Les médecins soupçonnent les effets secondaires d’une méningite, d’une chute ou bien ceux d’une syphilis héréditaire. Le garçon subit un traitement thérapeutique expérimental à base d’électricité. Le sentiment de culpabilité ronge Euphrasie. Elle se croit responsable de la maladie de son enfant du fait de la consanguinité dans sa famille. Adolescent, Antonin manifeste les signes d’une dépression majeure. Pour calmer les grandes douleurs de son enfant, la mère se procure des drogues. Il développe addiction précoce au laudanum. Inadapté au quotidien, incapable de prendre soin de lui, il multiplie les cures dans les cliniques, les sanatoriums. En 1920, Antonin quitte pourtant Marseille, sa ville natale. A Paris l’attendent le théâtre, le cinéma, les lettres mais également l’asile de Villejuif. Euphrasie rejette violemment les fréquentations de son fils, le milieu germanopratin, intelligentsia, les Surréalistes, les membres du mouvement Dada. Elle estime qu’ils le prennent pour une bête curieuse à exhiber. Elle exècre tout autant ses maîtresses, ces femmes qui veulent lui voler son enfant. Cet amour maternel confine à la possessivité maladive. Euphrasie pense qu’elle agit au mieux pour assurer la survie de ce fils incompris. Dépassée par la maladie, la folie et le génie intimement intriqués, elle fait pourtant les mauvais choix. 

Justine Lévy abandonne le registre de l’autofiction. Elle consacre ce nouvel ouvrage à la figure d’Antonin Artaud, comédien, poète, théoricien du théâtre, essayiste, dessinateur. A travers le regard de la mère, elle convoque dans un texte vibrant, déchirant la figure de l’artiste torturé, démiurge hanté. Le journal imaginaire ouvre des portes sur la psyché d’Euphrasie, mère rejetée par son fils, conspuée par le sérail et son entourage qui lui reproche d’avoir rendu Antonin Artaud dépendant des drogues mais aussi d’avoir renoncé à exiger sa libération, par crédulité vis à vis des médecins ou par pure perversité.

Le roman de Justine Lévy réhabilite la mère en racontant à la première personne une vie consacrée à vouloir sauver son enfant de la maladie et de lui-même. L’autrice évoque le déchirement et l’incommunicabilité, terrible aveu d’impuissance d'une femme face à son fils. La romancière donne chair à la tragédie d’une maternité maladive, d’un déséquilibre intrinsèque. Paragraphes courts, verbe précis, la mélopée de la langue dit l’urgence, l’inquiétude mais aussi l’ambiguïté du lien. Justine Lévy découpe dans cette intimité mise à nu la silhouette d’une mère à la fois bouleversante et abusive. Justine Lévy projette sa vision de romancière. L’imaginaire à l’oeuvre reconstitue le récit d’une vie. L’autrice donne la parole à cette mère confrontée à la douleur physique et psychique de son fils. Une puissante mélancolie parcourt le texte, tristesse prégnante où surnagent le désespoir, l’amour, le dévouement, les sacrifices. 

Par ce journal fictif qui embrasse les pensées d’Euphrasie, Justine Lévy dresse en creux le portrait d’Antonin Artaud. L’auteur du « Théâtre et son double » en 1938, l’une des influences majeures du théâtre contemporain, explore l’inconscient, en quête d’absolu jusqu’au vertige, à la rupture, perpétuellement au bord de l’abîme. Les voyages, quête mystique, le Mexique puis l’Irlande, la clochardisation, l’internement de force, les médecins et leurs nouveaux traitements qui l’empêchent d’écrire, pourtant la seule chose qui compte, en filigrane tout est évoqué, passé au crible de la mauvaise foi maternelle qui interprètent à sa guise. Tandis qu’Antonin Artaud passe son temps à rédiger des lettres, des missives d’appel à l’aide destinées à ceux susceptibles d’intervenir afin d’échapper à cette emprise du corps médical, Euphrasie vilipende l’entourage, les admirateurs. Dans un lent basculement, renoncement et acceptation du pire, part d’ombre, elle prend son parti de cet internement, au point d’y trouver des avantages. Elle s’imagine ainsi conserver son fils pour elle-seule.

Antonin Artaud demeure enfermé neuf années, durant lesquels il subit cinquante-huit séances d’électrochocs. En 1946, il parvient enfin à quitter l’asile de Rodez grâce à l’intervention de Jean Paulhan, Arthur Adamov et Marthe Robert. Il rompt avec sa mère qui est dévastée par un insoutenable chagrin. Suivent une ultime apparition sur la scène du Vieux Colombier, un seul-en-scène autobiographique, une conférence douloureuse, deux derniers ouvrages « Artaud le Mômo » et « Van Gogh, le suicidé de la société ». Atteint d’un cancer, il meurt par overdose de médicaments antidouleurs le 4 mai 1948. 

Son fils - Justine Lévy - Editions Stock