Paris : 124 rue Réaumur, immeuble d'inspiration industrielle, remarquable façade à charpente d'acier apparente - IIème

 


L’immeuble au 124 rue Réaumur est le seul de l’artère parisienne à bénéficier d’une inscription à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis 1965. Cet édifice de 1905, distingué pour son audacieuse façade métallique à structure apparente, marque lors de sa conception une rupture formelle flagrante avec l’académisme. Les constructions monumentales de la rue Réaumur rivalisent d’originalité. Le projet du percement formulé dès 1864, dans le cadre du deuxième réseau haussmannien, ne sera pourtant mis en oeuvre qu’entre 1897 et 1905. Les différents chantiers entamés à la même époque assurent une certaine unité stylistique à la voie. La diversité des propositions sur un même thème, est le fruit d’une période d’expérimentations architecturales parmi lesquelles l’exploration des qualités structurelles et esthétiques du métal. Le décret de 1902 qui assouplit la réglementation héritée du Second Empire concernant l’uniformité des façades favorise leur diversité. La rue Réaumur devient un laboratoire d’architecture industrielle et commerciale, jalon fascinant de l’histoire de l’urbanisme.








Tracée à travers le quartier de la presse et des grossistes, la rue Réaumur se développe autour d’immeubles à vocation pré-déterminée. La grande majorité des constructions accueillent les sièges des grands journaux, bureaux et imprimeries ainsi que des ateliers de confection et les commerces de gros attenants. La remarquable façade à structure d’acier apparente du 124 rue Réaumur trouve un écho dans l’architecture industrielle développée à la suite de l’Exposition universelle de 1889. Expression formelle nouvelle, cet édifice est l’un des premiers immeubles parisiens à abandonner l’appareillage de pierre traditionnel. Le recours exclusif au métal à l’exception des étages d’habitation, briques au cinquième et combles à lucarnes, éclaire l’audace de la conception. L’immeuble est attribué à Georges Chedanne (1861-1940) car il en dépose le permis de construire le 10 avril 1903, (validé le 13 mai 1904), pour le commanditaire le baron Gaston van de Werve et de Schilde (1867-1923). 

La façade du bâtiment achevé en 1904 ne correspond pas aux plans produits en 1903 dont les dessins originaux sont conservés aux Archives de Paris. Le style adopté tranche radicalement avec les créations très académiques de Chedanne. Il est probable que ce dernier, architecte sans grande inventivité mais bien introduit dans le monde, et de ce fait très demandé, ait confié la réalisation de l’immeuble à l’un de ses employés afin de concentrer son énergie sur un chantier plus prestigieux. A la même période, il travaille sur le premier grand magasin des Galeries Lafayette, ouvert en 1908. 

L’immeuble du 124 rue Réaumur répond à deux principes fondateurs. La quête de luminosité nécessaire au travail dans les ateliers et la réalisation de parquets susceptibles de supporter les très lourdes charges des machines-outils 1500kg/m2. Les minces poutres d’acier rivetées qui s’élèvent dans un mouvement de verticalité, constituent l’armature visibles du bâtiment qui rendent possible le positionnement de grandes baies vitrées. L’édifice s’affranchit de l’utilisation de la pierre. La façade se compose de cinq étages sur rez-de-chaussée. Le cinquième destiné à accueillir des logements, placé en retrait, est surmonté de combles qui forment un toit à lucarnes. La rigueur géométrique des alignements verticaux et horizontaux est nuancée par des références formelles à l’Art Nouveau. Les courbes des portes au rez-de-chaussée contrastent avec la linéarité de l’ensemble. Le quadrillage strict est dynamisé par les voûtes galbées des consoles métalliques sur lesquelles reposent sous les bow-windows. En intérieur, les étages se conforment à des plans libres. Les intérieurs entièrement ouverts laissent libre-cour à l’occupant de monter des cloisons selon les besoins. 







Cet édifice illustre les qualités plastiques d’une charpente en acier coulé, cinquante ans avant les propositions de l’Ecole de Ludwig Mies van der Rohe (1886-1969) architecte allemand naturalisé américain, figure majeure du mouvement moderne. Marqué par le Bauhaus, l’expressionnisme, le constructivisme, ce dernier pose les bases de ce que deviendront les grands gratte-ciels américains. Ces travaux, formes claires, emploi extensif du verre et de l'acier, imposent l’idée de la monumentalité, préceptes formalisés dans des immeubles tels que le 860 et 880 Lake Shore Drive, le Seagram Building et le Kluczynski Federal Building.

Lors de son inauguration, le 124 rue Réaumur accueille l’activité d’un consortium de soyeux, fabricants de soieries. De 1944 à 1973, il devient le quartier général du quotidien Le Parisien libéré, mené par Claude Bellanger et Emilien Amaury, grands résistants et éditeurs sous l’Occupation du Petit Parisien. Entre 2008 et 2009, la société Superbuild mène sous la direction de Samy Alloula et Bertrand Lecomte mène une réhabilitation d’envergure avec notamment la création d’une verrière au troisième étage. Siège de France Télécoms entre 2002 et 2015, l’immeuble est occupé depuis 2017, occupé par Spaces Réaumur, espace de co-working de 4 500m2 sur six étages, dédié aux startups.

Immeuble industriel
124 rue Réaumur - Paris 2

Bibliographie
Guide de l’architecture moderne à Paris (1900-1990) - Hervé Martin
Guide du patrimoine - sous la direction de Jean-Marie Pérouse de Montclos - Hachette
Le guide du promeneur 2è arrondissement - Dominique Leborgne - Parigramme
Architecture industrielle Paris et alentours - Maris-François Laborde - Parigramme

Sites référents