Paris : Bourse de Commerce - Pinault Collection, Ouverture. Un nouveau musée dédié à l'art contemporain. L'oeil du collectionneur, ses choix, ses goûts - Ier


La Bourse de Commerce, ancienne halle au blé du XVIIIème siècle, écrin réinventé désormais dédié à l’art du XXIème siècle, ouvre tout juste ses portes au public. Ce nouveau musée parisien privé est le troisième établissement culturel destiné à présenter la Pinault Collection après les vénitiens Palazzo Grassi et Punta della Dogona. L’homme d’affaires François Pinault, sixième fortune française, vingt-septième mondiale, appartient au club très fermé des dix plus grands collectionneurs d’art contemporain au monde. A la Bourse de Commerce, les expositions inaugurales rassemblées sous le titre « Ouverture » reflètent la diversité des pratiques, des esthétiques, des démarches. Cent-cinquante œuvres composées par trente-deux artistes seront présentées par vagues successives. Dans un mouvement d’une fluidité fascinante, les pointures du marché, Rudolf Stingel, Urs Fischer, Félix Gonzàlez-Torres, David Hammons, Berenice Abbot, Cindy Sherman, Martial Raysse, Peter Doig, côtoient de nombreux jeunes artistes émergents, Antônio Obá, Ser Serpas, Lynette Yiadom-Boakye, Florian Krewer, pour ne citer qu’eux. Ces vastes ensembles illustrent le goût d’un collectionneur, ses choix personnels, son regard et ses convictions. Ses contradictions également. Ils attestent des relations étroites et suivies avec les artistes. Depuis plus de cinquante ans, François Pinault cultive sa collection, près de dix mille œuvres conçues par trois-cents-quatre-vingt-deux artistes, comme un instrument de connaissance et de réflexion sur le monde. 











Au début des années 2000, François Pinault souhaite créer une fondation d’art contemporain au cœur de l’ancien site industriel de Renault sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt. Faute de soutien et saboté par des tracasseries administratives, le projet est abandonné en 2005. L’homme d’affaires se tourne vers la ville de Venise pour accueillir la Fondation Pinault et une partie de sa collection. Ce sera le Palazzo Grassi en 2006 puis la Punta della Dogna en 2009 et le Teatrino en 2013. La Pinault Collection fait appel à l’architecte japonais Tadao Ando, prix Pritzker 1995, afin d’imaginer la renaissance d’édifices historiques. Dévolus à l’art contemporain, ils retrouvent leur beauté et une vocation alternative. Singularité du projet de François Pinault, chaque site possède sa propre personnalité. La Bourse de Commerce en témoigne admirablement. Le bâtiment édifié en 1763, par l’architecte Nicolas Le Camus de Mezières (1721-1789), a retrouvé son apparence extérieure de 1889, fruit de la rénovation drastique menée par l’architecte Henri Blondel à la suite d’une série d’incendies. En 2016, la Ville de Paris rachète la Bourse de Commerce libérée par la Chambre de Commerce et de l’industrie. La gestion de cet espace qui demeure propriété publique est confiée à Artemis, filiale du groupe Pinault. Le bail emphytéotique de cinquante ans court jusqu’en 2067. 

Trois années de travaux, un budget de 160 millions d’euros en fonds propres, le chantier est pharaonique. Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques supervise la restauration des éléments classés. L’extérieur conserve son allure originelle marquée par le fronton vers la rue du Louvre, la coupole culminant à quarante mètres de haut et la colonne Médicis annexe, vestige de l’Hôtel de Soissons. La réinvention des espaces intérieurs est confiée à l’architecte Tadao Ando. Le geste est minimal, d’une suprême élégance. Mené en collaboration avec l’agence française NeM, Lucie Niney et Thibault Marca, le projet sublime l’architecture néoclassique du lieu. Les attentes étaient grandes. Le résultat, sans conteste, à la hauteur.

Les éléments d’origine ne cessent de dialoguer avec les inventions architecturales. Entièrement restaurée, la très académique fresque circulaire qui encadre la verrière représente le commerce de la France au temps de l’empire colonial. Son maniérisme pompier contraste heureusement avec l’inventivité de Tadao Ando. Afin de valoriser la rotondité des espaces intérieurs, l’architecte a pensé un nouvel espace circulaire emboîté dans celui préexistant. Véritable puits de lumière connecté à la verrière, le cylindre de béton libère l’espace central d’exposition, vaste de 600m2. Parés de garde-corps en verre, les escaliers aériens accrochés aux parois du cylindre illustrent cette quête de transparence et de luminosité. Au gré des étages, se dévoilent des vues inédites sur Paris, l’église Saint-Eustache, les jardins des Halles, le Centre Pompidou. Volumes, respiration, la fluidité de la déambulation entre surfaces d’exposition, d’accueil et de circulation donne une impression de liberté de mouvement. Sur les 10 500m2 que comptent le bâtiment, 6 800 m2 sont consacrés aux espaces d’exposition très lumineux, ouverts sur la ville ou sur le cœur de l’édifice. La création et la vie se mêlent intiment grâce aux aménagements de l’espace.










La durée des accrochages monographiques ou thématiques n’excèdera pas une année. Afin de renouveler sans cesse la proposition, invitations et commandes à des artistes seront lancées. Programmation évolutive, en mouvement, les expositions inaugurales ont été rassemblées sous le titre « Ouverture ». La Bourse de Commerce ouvre des accès inédits vers le travail de trente-deux artistes d’horizons très variés, de toutes les générations, embrassant toutes les disciplines. 

Le tableau « Ici plage, comme ici-bas » (2012) de Martial Raysse ouvre le bal dès l’entrée. Dans la cour intérieure, brûle une curieuse oeuvre bougie. « Untitled » 2011/2020 de l’artiste suisse Urs Fischer est une reproduction en cire imitant l’apparence du marbre de la statue idu XVIème siècle, « L’Enlèvement des Sabines » de Giambologna. La mèche à combustion lente entraîne un processus de destruction tandis que fond la statue. Cette installation éphémère qui procède du protocole, interroge l’impermanence des choses et la finitude de la condition humaine. Selon les prévisions, elle devrait mettre six mois à disparaître tout à fait. Conçus selon le même procédé, sièges d’avion, chaises de bureau, fauteuils et bancs traditionnels du Burkina Fasso disparaissent lentement sous l’œil inquisiteur d’un portrait en pied et en cire de l’artiste Rudolf Stingel, ami de Fischer, lui aussi en train de fondre. 

Sur la promenade de la rotonde, les ready-made de Bertrand Lavier ont investi les vitrines restaurées datant de l’Exposition universelle de 1989. Pop et joyeux, familiers et pourtant étranges, ils interrogent la société de consommation. Dans un espace consacré, une trentaine d’oeuvre de l’artiste David Hammons, figure majeure du Black Arts Movement développent une réflexion aigue sur l’histoire de l’Amérique, la condition des Africains-Américains hier et aujourd’hui, les stéréotypes, les discriminations. Le plasticien a reproduit une cellule du couloir de la mort, la prison de Saint Quentin, la seule habilitée à appliquer la peine de mort en Californie, expérience glaçante.

Au premier étage le cabinet de photographie met à l’honneur la « Pictures Generation », des années 1970-80. Richard Prince, Sherrie Levine, Cindy Sherman travaillent sur les récupérations, les appropriations et les performances. Par leur démarche alternative, mise en scène de soi avec Cindy Sherman et Martha Wilson, fluidité du genre avec Michel Journiac, ils proposent de décrypter le pouvoir de l’image, d’analyser les influences radicales des médias de masse.

L’installation photographique de Louise Lawler, « Helms Amendment », quatre-vingt-quatorze photos d’un gobelet en plastique revendique un engagement politique sur le principe du « name and shame ». Chaque cliché est légendé par le nom de l’un des quatre-vingt-quatorze sénateurs américains, ayant voté en 1987, l’amendement proposé par le sénateur James Helms, afin de refuser d’allouer des fonds fédéraux pour les actions de prévention, d'éducation, d'information contre le sida, sous prétexte que ces dotations auraient pu encourager la toxicomanie et l’homosexualité. L’amendement voté à l’unanimité à l’exception de six sénateurs, quatre abstentions et deux votes contre.










Au deuxième étage, les visiteurs sont accueillis par les pigeons de Maurizio Cattelan. Parmi les nombreuses peintures, les sculptures chaises de Tatiana Trouvé se dispersent tout au long du parcours. Les portraits lumineux de Claire Tabouret entrent en écho avec les vaporeux visages inquiets de Luc Tuymans ou bien les « Skulls » et fantômes de Marlene Dumas. Sensualité des traits, lumière douce et contours simples, Xinyi Cheng puise l’inspiration dans le quotidien des rencontres humaines, les situations banales poétisées par le regard sensible de l’artiste.

La pratique picturale de Kerry James Marshall s’inscrit comme l’un des éléments d’un ensemble plus vaste d’expressions plastiques, photographie, dessin, sculpture, installation, collage, vidéo, gravure, cinéma d’animation. Sa démarche esthétique soutenue par un discours politique fort abordent les problématiques historiques, sociales et raciales de notre temps. Dans une dialectique de l’absence et de la présence, il aborde la question de la représentation des Africains-Américains dans l’imaginaire collectif et artistique américain, l’invisibilisation de l’homme noir. 










Antônio Obá s’attache également à rendre visible les corps noirs. Il fait partie des jeunes artistes émergents de la collection Pinault. Un groupe auquel appartient aussi Ser Serpas, artiste transgenre née en 1995 à Los Angeles, dont les images brutes posent la question de la féminité. Peinture figurative, expressivité narrative, palette chromatique affirmée, Lynette Yiadom-Boakye porte son regard sur l’humanité vibrante des visages. Florian Krewer, élève de Peter Doig, scrute les populations des milieux urbains, entre tension et vulnérabilité des corps, visages sombres presque effacés. Les univers étranges de Thomas Schütte rejoignent ceux de Martin Kippenberger dont le « Paris Bar » semble si réjouissant pour nos yeux privés de ce type de lieu depuis si longtemps.  

La Bourse de Commerce programmera des partenariats hors les murs auxquels prendront part le Studio du Fresnoy à Tourcoing, le Mucem à Marseille, la BNF à Paris, le Couvent des Jacobins de la ville de Rennes. 

Bourse de Commerce
2 rue de Viarmes - Paris 1
Tél : 01 55 04 60 60
Horaires : Ouvert du lundi au dimanche de 11h00 à 19h00 - Nocturne le vendredi jusqu’à 21h00 - Le premier samedi du mois, nocturne gratuite de 17h à 21h - Fermé le mardi
pinaultcollection.com
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Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.