Lundi Librairie : Fantômes - Christian Kiefer

 


En 1983, John Frazier se souvient de son tout premier roman, laissé en suspens faute d’avoir pu résoudre le mystère de l’histoire vraie qui l’avait inspiré, la disparition du sergent Ray Takahashi de retour au pays, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. A l’époque de ce premier jet abandonné, en 1969, John, vingt-et-un an, rentre du Vietnam. Traumatisé par les horreurs des combats, toxicomane, il se réfugie chez sa grand-mère, pour tenter de s’en sortir. A Newcastle, en Californie du Nord, il réapprend à vivre. Il croise par hasard une lointaine cousine, qu’il appelle tante Evelyn. Elle lui demande de la conduire à Oakland pour rencontrer une femme qu’elle a bien connue il y a vingt ans. Kimiko Takashi, la mère de Ray. Peu à peu, John se passionne pour l’histoire de ce soldat disparu. De retour du front européen, en 1945, Ray se rend à Plater County où il a passé son enfance. Pour retrouver ses parents mais également, une jeune femme à qui il est resté très attaché. Le père de Ray, immigré japonais, travaillait pour les Wilson, fermiers aisés, comme contremaître, spécialiste du verger. Les enfants Wilson, Jimmy et Helen, et les Takahashi, Ray, Doreen, Mary, ont grandi ensemble. Mais dans la maison où habitait sa famille, Ray retrouve des inconnus. Du fait de leurs origines japonaises, ses parents et ses sœurs ont été expulsés, déportés et internés au camp de Tula Lake par le gouvernement américain. Les Wilson, qu’il considérait pourtant comme des amis, lui claquent la porte au nez. Et la jeune femme reste inaccessible. Ray disparaît sans laisser de traces.

Roman engagé, « Fantômes » témoigne du racisme institutionnalisé, des préjugés et de la violence de la seconde moitié du XXème siècle aux Etats-Unis. Cette ample fiction, saga déployée sur plusieurs générations, embrasse un panorama douloureux des guerres passées et des traumas engendrés. Christian Kiefer signe un troisième ouvrage habité, incarné, récit sombre peuplé de vétérans peinant à surmonter les séquelles psychologiques. 

L’écrivain confronte la société américaine à ses contradictions et à sa culpabilité. Sur fond de discrimination raciale et de xénophobie latente, l’écrivain éclaire un pan méconnu de l’histoire. Au lendemain de l’attaque de Pearl Harbor en 1941, le gouvernement américain a interné dans des camps des milliers de personnes d’ascendance japonaise. Parmi elles, deux tiers étaient de nationalité américaine, citoyens naturalisés comme ceux nés sur le sol américain. Ils ont été privés de leur nationalité par décret. Coupables désignés, ils vont être considérés comme l’ennemi de l’intérieur. 120 000 personnes vont transiter par le camp de Tula Lake construits en 1942. Au total, dix camps seront édifiés sur ce modèle. Tula Lake a fermé en 1946. 

John exhume le passé, perce les secrets d’un drame familial. Par l’écriture, sorte de thérapie, il trouve le chemin vers la paix. Narrateur de ce roman pacifiste, il incarne l’incroyable difficulté d’un retour au quotidien pour des anciens combattants victimes de stress post-traumatique. Christian Kiefer noue un dialogue entre le parcours de John et celui de Ray Takahashi, engagé volontaire, en partie par patriotisme, en partie dans l’espoir qu’en portant l’uniforme et en risquant sa vie sous les drapeaux, il soit enfin reconnu comme un véritable Américain. 

Prose élégante, sincère, récit réaliste aussi lumineux que douloureux, le romancier construit une histoire à strates multiples, architecture narrative complexe, époques intriqués, successions de rencontres. Décryptant les cycles de souffrance, les histoires de chacun vibrent en écho à des décennies d’écart, superpositions des traumas, frémissement fragile de l’espoir. Un roman bouleversant.

Fantômes - Christian Kiefer - Traduction Marina Boraso - Editions Albin Michel - Collection Terres d’Amérique