Lundi Librairie : De feu et d'or - Jacqueline Woodson

 


Brooklyn mai 2001. Melody célèbre son seizième anniversaire. Ses grands-parents ont organisé avec faste la fête de ses « Sweet sixteen », une cérémonie qui marque le passage vers l’âge adulte. Un rituel prestigieux pour les jeunes filles de bonne famille. Par goût et un peu par provocation, Melody a choisi de faire son entrée sur l’air de la chanson « Darling Nikki » de Prince, mais sans les paroles jugées trop crues par sa famille. Elle a revêtu la robe réalisée sur mesure seize ans plus tôt pour sa mère, Iris, qui n’a jamais pu la porter. A quelques mois de son anniversaire, Iris est tombée enceinte d’Aubrey, son petit-ami. Elle avait peu d’affinités avec lui et n’envisageait pas de poursuivre leur relation. Mais elle a insisté pour garder l’enfant malgré l’inquiétude de ses parents Sabe et Sammy, malgré l’angoisse d’une grossesse indésirée, le stigmate social de la fille-mère. Une fois Melody née, Iris s’est découvert des ambitions, une envie puissante d’horizons différents. Elle s’est alors démenée pour rattraper son retard scolaire et passer son bac. Puis elle est partie étudier à l’université, confiant le bébé à Sabe et Sammy, secondés par Aubrey qui a rapidement trouvé une forme de plénitude dans son rôle de père. Traumatisée dans sa jeunesse par le massacre de Tulsa en mai 1921, plus grand lynchage perpétré sur le sol américain, Sabe s’est réfugiée à Brooklyn. Toute son existence, elle a lutté pour s’arracher à la pauvreté, à la condition sociale dans laquelle aurait voulu la cantonner la société raciste de l’Amérique ségrégationniste. 

Jacqueline Woodson, dont les romans destinés aux adolescents ont été distingués par de nombreux prix, signe un second ouvrage généraliste aussi subtil que poignant. Fresque familiale puissante, ce récit choral fait entendre à tour de rôle la voix de cinq personnages, Melody, Iris, Sabe, CathyMarie la mère d’Aubrey, Aubrey et Sammy, incarnations vibrantes, pleine d’humanité. Par touches subtiles, la romancière brosse le portrait de la classe moyenne africaine-américaine. Instantanés de vie, fragments de souvenirs, bribes de tragédies tues restituent la réalité dans toute sa complexité. Elle pose un regard lucide sur les sacrifices de cette classe moyenne, les renoncements auxquels elle a consenti afin d’être acceptée et intégrée dans une société américaine marquée par le racisme endémique. 

La réflexion développée dans ce roman, éminemment politique, interroge les notions de genre, de classe sociale, ausculte les questions raciales et l’évolution de la condition féminine. Pivots de ce récit bouleversant, trois générations de femmes confrontées aux injonctions sociétales et au racisme institutionnalisé. Forte chacune d’un tempérament bien trempé, elles déploient des stratégies pour échapper à un destin tout tracé

La temporalité fragmentée raconte les fêlures, les non-dits, les regrets et souligne l’importance des racines, des traumas transmis, de la filiation et de la résilience. L’esclavage et la Ségrégation sont au cœur de l’héritage historique des Africains-américains. Sans jamais verser dans le pathos, Jacqueline Woodson distille des détails porteurs de sens, décrypte pour nous les signes minuscules. Elle lance des ponts entre les générations et les époques, enchevêtrant des voix et des récits. Sous la plume inspirée de l’auteure, le parallèle entre le 11 septembre 2001 et le massacre de Tulsa en 1921, déchaînement de violence envers la population africaine-américaine, drame occulté durant des décennies, se fait tout naturellement. Roman humaniste, « De feu et d’or » est une oeuvre sensible universelle.

De feu et d’or - Jacqueline Woodson - Traduction Sylvie Schneiter - Editions Stock Collection La Cosmopolite