Lundi Librairie : Laëtitia ou la fin des hommes - Ivan Jablonka



Laëtitia ou la fin des hommes - Ivan Jablonka : Laëtitia Perrais, 18 ans vivait avec sa sœur jumelle Jessica dans une famille d’accueil dans la région de Pornic. Serveuse dans un restaurant de La Bernerie-en-Retz, la jeune fille était appréciée de tous. Les deux sœurs avaient été confiées à l’Aide Sociale et placées dans des foyers très tôt, leur père alcoolique et violent, condamné pour viol sur leur mère, une femme fragile et dépressive qui multipliait les séjours à l’hôpital, n’étant pas en mesure d’en prendre soin. Un matin, le scooter de Laëtitia est découvert à quelques mètres de chez elle, renversé sur le bas-côté. Les premiers éléments suggèrent un enlèvement et rapidement les enquêteurs remontent la piste qui les mène à un marginal, Tony Meilhon délinquant multirécidiviste. Deux jours suffisent pour arrêter le meurtrier. Mais ce dernier, toxicomane à la personnalité psychopathique, se drape dans une posture obscène et un silence odieux. Il refuse de livrer les informations qui permettraient de retrouver la dépouille de sa victime. Les recherches durent des semaines avant que le corps martyrisé démembré soit retrouvé.

La couverture médiatique de l’affaire, l’émotion du public font très vite de ce fait divers un cas particulier. Avec l’intervention du président de la République Nicolas Sarkozy qui remet en question le travail des juges et la grève des magistrats qui s’ensuit, il devient une affaire d’état. Au cours de l’enquête, de nouvelles informations fracassantes viennent bouleverser l’instruction. Il est révélé que le père de la famille d’accueil, devenu l’une des figures centrales des marches blanches, a abusé sexuellement de Jessica, la sœur de Laëtitia et de plusieurs jeunes filles.

Roman vrai, enquête sociologique, documentaire, analyse sociétale, Ivan Jablonka dépasse les frontières du genre, dans un objet littéraire inclassable dont la forme hybride évoque De sang froid de Truman Capote et L’Adversaire d’Emmanuel Carrère. Il ne se prête jamais au sensationnalisme mais n’épargne pas les détails les plus horribles de l’affaire. 

Désolé, impuissant, révolté, il redonne vie à la jeune fille sauvagement assassinée, lui rend hommage. Avec empathie, Ivan Jablonka évoque Laëtitia à travers ses goûts d’adolescente, son orthographe fantaisiste, son aspiration à un bonheur simple. Ivan Jablonka est allée à la rencontre les proches de la victime, la sœur, l’avocate de celle-ci, les collègues du restaurant, les protagonistes de l’affaire. Il reconstitue cette vie violentée par les hommes. Figures paternelles défaillantes, enfances maltraitées, il interroge le déterminisme social en établissant un parallèle entre deux trajectoires, entre le destin brisé de Laëtitia, courageuse, intégrée malgré le tragique de son existence et le parcours à la dérive de Tony Meilhon. Le livre dresse un état des lieux, miroir de la société française.

A travers ce récit d’un meurtre abominable, l’auteur en quête de vérité développe une réflexion profonde sur la violence sociale et le malaise français mais également sur le fonctionnement de la Justice, le traitement médiatique des faits divers devenus spectacles de mort. Il souligne le courage et l’intégrité des enquêteurs, des juges, des journalistes locaux. Prix Médicis et prix littéraire Le Monde 2016, ce livre puissant se fait au fil des pages pamphlet politique contre le patriarcat, cri d’alerte contre les violences faites aux femmes et contre les féminicides.

Laëtitia ou la fin des hommes - Ivan Jablonka - Editions du Seuil - Edition de poche Points