lundi 4 novembre 2019

Lundi Librairie : Chroniques d'une station-service - Alexandre Labruffe



Chroniques d’une station-service - Alexandre Labruffe : Beauvoire travaille de nuit dans une station-service à Pantin coincée entre des HLM délabrés et une maison abandonnée où passent dans les lueurs inexpliquées des ombres étranges. Dans ce décor de périphérie urbaine, zone grise de l’entre-deux mondes, à la lueur bleutée des néons, Beauvoire encaisse les automobilistes qui se servent seuls à la pompe, sert des verres aux habitués, joue aux dames avec Nietzland ancien prof de gym devenu coach. A la boutique, il vend principalement du Coca Zéro. Et puis « Les chewing-gums. Les chips. Les magazines érotiques ou d’automobiles. Les cartes de France. Les sandwichs. L’alcool. Les barres chocolatées (Mars en tête). Et évidemment l’essence. Une certaine idée du monde en fait : un monde totalement junkie, dont je serais le principal dealer ». Rêveur désabusé, pour tromper l’ennui, Beauvoire, le cinéphile, diffuse en boucle Mad Max et Soleil Vert, des films catastrophes, des séries B. Pour se rebeller contre son patron, il organise des expositions sauvages sur les murs de la station. Bloqué derrière son comptoir, transparent pour les automobilistes qui ne lui prêtent pas attention, il laisse son esprit vagabonder et note le fruit de ses rêveries, aphorismes définitifs sur l’existence. Il aurait aimé être Jean Baudrillard, prophétise la fin du pétrole, celle de notre monde. Il fantasme sur une mystérieuse cliente japonaise, extrapole des histoires d’espionnages au sujet de personnes déposant des livres pour d’autres à la caisse.

Ce premier roman, sélectionné dans la liste du prix de Flore, récompensé par le prix de la Maison Rouge, prend à bras le corps la morosité post-moderne afin de réenchanter le monde tel qu’il va, c’est à dire pas très bien. De courtes séquences en brèves anecdotes, Alexandre Labruffe flirte avec l’absurde dans un récit où le personnage principal, presque reculé du monde par sa fonction, occupe un poste d’observateur de la société contemporaine de choix. Il distille de brillants instantanés déphasés, aussi anxiogènes qu’ironiques, jubilatoires que désespérants.

La station-service incarne dans ses fonctions premières une modernité glacée, concentration de tous les travers de notre société, les énergies fossiles, la consommation de masse, la malbouffe compulsive. Elle n’est jamais la destination finale. Il s’agit d’un lieu de passage, de ravitaillement, où se côtoient toutes les classes sociales, familles, VRP, routiers, au carrefour des confluences, dans les effluves d’essence. Les Porsche et les Deux Chevaux hors d’âge se croisent sur le même pied d’égalité à la pompe. 

Le regard décalé que porte Alexandre Labruffe sur l’existence éclaire une humanité truculente, dans un endroit si neutre qu’il en devient le lieu de tous les possibles. L’imagination à l’oeuvre y redonne du sens à la banalité du quotidien, la routine dépourvue de signification. Le romancier a choisi de résister à la désespérance face à l’absurdité de la vie. A travers Beauvoire, il pose un regard poétique sur les aspérités minuscules d’existences ordinaires. Les maladresses, les naïvetés du personnage qui dispense une délicieuse philosophie de comptoir teintée d’humour, mettent à profond la causticité de l’auteur. Alexandre Labruffe nous exhorte au second degré afin de résister à la pression du monde. Au fil des annotations de son pompiste, il débride la fantaisie d’un jeu littéraire entamé par la fragmentation du récit. Le romancier saisit des bribes, arrache des instants cocasses au flux constant du quotidien auquel il redonne des couleurs. Etrange, fascinant, délicieux !

Chroniques d’une station-service - Alexandre Labruffe - Editions Gallimard - Editions Verticales







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