Paris : Musée National de l'Histoire de l'Immigration, une institution muséale au service de l'histoire collective, patrimoine commun - XIIème

 
Barthélémy Toguo - Road to exile (2008)

Le Musée National de l'Histoire de l'Immigration, établi au sein du Palais de la Porte Dorée, ancien musée des Colonies, se revendique lieu d'apaisement dans un temps de crispations identitaires, idéologiques, politiques. Son propos interroge la façon dont la société française actuelle a été façonnée par les vagues de migration. Selon les dernières données de l'Insee, un Français sur trois est issu de l'immigration, immigré lui-même, fils d'immigré ou petit-enfant d'immigré. Aujourd'hui, les sept millions d'immigrés représentent 10% de la population quand les étrangers représentaient 1% de la population lors du premier recensement en 1851. La collection permanente du MNHI envisage l'histoire de l'immigration sous le jour d'un patrimoine commun, point de vue propice à la lutte contre les discriminations. L'ignorance, terreau des préjugés, engendre des perceptions faussées qui permettent aux discours politiques trompeurs d'éclipser la réalité. Dans un espace vaste de 1800m2, l'accrochage pluridisciplinaire incarne une histoire collective à travers les grandes lignes et les dates marquantes, augmentée de récits humains, trajectoires d'hommes et de femmes sur lesquels poser un visage.

Fermé en octobre 2020, pour trois ans de travaux dont le budget s'est élevé à 2,5 millions d'euros, le Musée National de l'Histoire de l'Immigration a rouvert ses portes le 17 mai 2023. Le parcours repensé, enrichi d'un important corpus scientifique, données démographiques, dernières études. 80 % des éléments présentés ont été renouvelés. Le parcours permanent embrasse désormais une scénographie chronologique qui vient redessiner les contours du récit national en onze dates emblématiques. Les modules thématiques ponctuels retracent l'histoire des migrations, abordent la question de l'accueil, du racisme, de l'altérité. Les notices historiques sont complétées par des documents extraits des archives du Palais de la Porte Dorée, des objets usuels, des artefacts et de nombreux prêts d'institutions muséales. 

Au fil de la monstration, l'introduction d'œuvres contemporaines donne la parole aux artistes parmi lesquels Kader Attia, Babi Badalov, Lahouari Mohammed Bakir, Pascale Consigny, Claire Fontaine, Samuel Fosso, Mathieu Pernot, Zineb Sedira, Barthélémy Toguo, artistes invités dans le parcours à l'instar de Gaëlle Choisne et Valérie Mréjen. Un parcours dans le parcours destiné aux enfants, propose cartels adaptés et objets placés à leur hauteur.




Claire Fontaine - Étrangers partout (2004)




En 2007, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration ouvre au sein du Palais de la Porte Dorée, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L'institution ne sera pourtant officiellement inaugurée qu'en 2014 par le président François Hollande. À défaut de trouver une ligne directrice claire, le musée ne trouve pas son public. Une nouvelle orientation semble nécessaire. Quarante-cinq historiens et géographes sont mis à contribution pour mèner deux années d'enquête. En 2019, historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, auteur de "Histoire mondiale de la France" (Seuil, 2017), et l'historien Romain Bertrand, directeur de recherche au Centre de recherches internationales, cosignent "Faire musée d'une histoire commune : Rapport de préfiguration de la nouvelle exposition permanente du Musée national de l'histoire de l'immigration" (Seuil, 2019). Cet ouvrage dresse les grandes lignes d'une transformation radicale, intervention menée de spécialistes de l'histoire notamment Delphine Diaz, Emmanuel Blanchard, Marianne Amar, et de la géographie parmi lesquels Camille Schmoll, en collaboration avec les conservateurs du musée. Constance Rivière directrice générale du Palais de la Porte Dorée depuis 2022, et Sébastien Gökalp, directeur du musée national de l'histoire de l'immigration de février 2019 à décembre 2023 se donnent pour mission faire évoluer l'institution. 

La scénographie en onze dates clés sélectionnées par l'équipe scientifique est complétée par un chapitre consacré au "Temps présent". Conçue par l'atelier Marciej Fiszer, ponctuée de repères chronologiques et thématiques, d'illustrations graphiques, elle décrypte les turbulences de l'Histoire et fait vivre le propos en prenant des exemples de destins célèbres ou anonymes. La première étape "1685, La France d’Ancien Régime, terre d’accueil, terre d’exil" prend la date de promulgation du Code Noir, ordonnance royale de Louis XIV ou "Édit royal de mars 1685 touchant la police des îles de l'Amérique française", comme point de départ. Cette section originelle associe l'histoire de l'immigration à celle de l'esclavage. Le Code Noir, établi par Colbert, légifère sur la condition des esclaves, présents dans les îles du sud de l'Amérique française. Suspendu au-dessus de la section, le lustre de l'artiste franco-haïtienne Gaëlle Choisme, "Marchandage" évoque ces destinées tragiques. 1685 est également la date de la révocation de l'Édit de Nantes, qui pousse près de trois-cent-mille Huguenots à l'exil vers Londres, Berlin. 








Le deuxième chapitre "1789 Les étrangers dans la Révolution française" aborde la notion de citoyenneté et de nationalité héritage de la Révolution et les premières naturalisations. Le troisième "1848 Émigrants, exilés, colons et colonisés" met en scène le tournant amorcé sous la Monarchie de Juillet (1830-1848). En 1848, la Révolution de février met fin à la monarchie, l’accueil des étrangers en France évolue. La xénophobie progresse. La France connait une vague de migration polonaise. Au milieu du XIXème siècle, les provinciaux "montés à Paris", Bretons, Auvergnats, sont considérés comme des exilés. La section expose notamment une pétition de réfugiés italiens et espagnols protestant contre leur assignation à domicile en province.  

La quatrième partie "1889 Des étrangers aux immigrés", évoque la loi du 26 juin 1889 établie sous la Troisième République qui rend obligatoire le double droit du sol. "L’enfant né en France d’un parent né en France est français de plein droit dès sa naissance". La cinquième étape, "1917 De la Grande Guerre aux années 1920" évoque participation à l'effort de guerre durant le conflit mondial. Parmi les souvenirs se trouvent les douilles gravées par des travailleurs chinois durant la guerre. Cent-quarante-mille d'entre eux travaillent à l'arrière du front. Une paire de bottes, celle du "dernier des poilus", convoque la mémoire de Lazare Ponticelli, qui a quitté l'Italie pour la France à l'âge de neuf ans. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, le certificat Nansen destiné aux apatrides est promulgué. L'État renforce le contrôle des étrangers, de leurs déplacements en rétablissant des passeports avec visa. Selon les logiques d'exclusion du nouvel ordre mondial, le permis de séjour devient obligatoire








Le sixième chapitre "1931 Face aux crises" fait référence à l'année de l'Exposition coloniale. Le Palais de la Porte Dorée ayant été construit à cette occasion. Prêt des archives de Saint-Denis, le tract des Surréalistes Breton, Éluard, Aragon distribué alors illégalement appelle au boycott de l'évènement. Dans le cadre de la crise économique initié avec le krach boursier de 1929, le Front Populaire, coalition des partis de gauche, remporte la victoire aux élections en 1936 à la suite d'un vaste mouvement ouvrier de grèves.

La septième étape "1940 Étrangers et persécutés en temps de guerre" revient sur les heures sombres de la Seconde Guerre Mondiale et l'engagement de nombreux étrangers vivant en France auprès de la Résistance. Les photographies de Robert Capa (1913-1954) montrent, en 1939, les exilés espagnols fuyant le fascisme accueillis par la France à la fin de la guerre civile, juste avant que n'éclate le conflit mondial. Sous le régime de Vichy, les Français naturalisés sont privés de leurs droits, les Français juifs déportés. La huitième partie, "1962 Reconstruction, décolonisations et migrations", s'inscrit dans le cadre de l'indépendance de l'Algérie et de l'immigration algérienne des années 1960. Elle évoque la vie quotidienne des exilés portugais, émigrés économique, opposant à la dictature de Salazar, déserteurs fuyant la conscription vers les colonies en guerre entre 1961 et 1973. 








Le neuvième chapitre "1973 Politisation de l’immigration" débute avec le choc pétrolier de 1973 et la crise économique. Tandis que l'opinion publique se mobilise pour les droits des travailleurs immigrés, en 1974, l'immigration liée au travail est suspendue officiellement. En 1975, la France accueille des réfugiés du Vietnam, du Cambodge et du Laos, pays dévastés par les guerres héritées de la colonisation. Parmi les artefacts présentés, se trouve un émouvant chapelet emporté par une jeune vietnamienne de douze ans lors de sa fuite. La dixième partie "1983 Première, deuxième, troisième génération ! Luttes pour les droits et émergence de nouvelles frontières" prend pour date référence, 1983 et la Marche pour l'égalité et contre le racisme, dite "la Marche des Beurs". L'élection à la présidence de la République de François Mitterrand en 1981 fait basculer le débat politique. Mais tandis que qu'est instaurée la carte de séjour, valable désormais dix ans, le Front National remportent ses premières victoires aux municipales.

La onzième section "1995 Le temps de l’Europe" débute avec l'entrée en rigueur de la convention de Schengen, espace de libre circulation. En 2023, cet espace comprend 27 pays, dont 23 sont membres de l’Union européenne. Ce chapitre évoque le droit d'asile et les nouveaux enjeux migratoires. "Un banc en bois, extrait de la salle d'attente de étrangers du Tribunal de Grande instance de Bobigny, porte des inscriptions écrites de la main des migrants retenus à l'aéroport de Roissy à leur arrivée, dans l'attente du jugement sur la prolongation ou la suspension de leur durée de rétention." Les photographies de Thomas Mailaender s'intéressent aux "Voitures cathédrales" (2002), surnom donné par les dockers de Marseille aux voitures surchargées des immigrés maghrébins, en route le temps des vacances vers le pays natal, Algérie, Tunisie, Maroc. En 1998, c'est la période de la France "Black Blanc Beur" à la suite de la victoire au Mondial de l'équipe de France de football, évoquée avec les marionnettes de l'émission humoristique les "Guignols de l'info".





Kader Attia - La machine à rêve (version féminine) (2003)



La dernière section "Temps présent" englobe un vaste panorama pour mieux interroger les discours actuels, les nouveaux enjeux, l'intégration, la mémoire, la crise migratoire, les réflexions post-coloniales. Barthélémy Toguo signe une oeuvre emblématique "Road to exil". L'Aquarius, bateau affrété entre février 2016 et décembre 2018 par l'association SOS Méditerranée, a secouru plus de 30 000 migrants en mer Méditerranée. Les gilets de sauvetage convoquent puissamment la mémoire de cette mission tandis que des photographies des campements sous le périphérique montre la réalité des conditions de l'accueil des migrants. Cette ultime section vient également évoquer la place des femmes dans l'immigration, victimes d'une double discrimination, à travers des extraits vidéo de l'artiste Amandine Gay, évocation de la figure de Madjiguène Cissé, porte-parole du collectif de Saint-Bernard en 1995, intervention de l'écrivaine martiniquaise Paulette Nardal. Kader Attia interroge avec "La machine à rêve" (version féminine), (2003). Nouveau chapitre en train de s'écrire, Sandra Mehl photographie les réfugiés ukrainiens à bord d'un bateau de Corsica Linea au printemps 2022. De quoi sera fait demain alors que la crise climatique condamne, d’ores et déjà, à l'exil, des millions d'êtres humains, à plus ou moins brève échéance ?

Musée National de l'Histoire de l'Immigration
Palais de la Porte Dorée 
293 avenue Daumesnil - Paris 12
Tél : 01 53 59 58 60
Horaires : Du mardi au vendredi 10h-17h30 - Dimanche et samedi 10h-19h - Fermé le lundi



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.