Lundi Librairie : Vice - Laurent Chalumeau

 

Quadra épanouie, directrice d’un musée d’art contemporain, Esperanza Running-Wilf vient tout juste de se séparer du père de sa fille. Après quatorze ans d’un mariage heureux mais un peu ennuyeux, elle a décidé de retrouver sa pleine liberté, de disposer de son corps comme elle l’entend. Tandis que son ex-mari, procureur général, souhaite garder la séparation la plus discrète possible avant les élections, Esperanza mène une double vie qui sort du rang. Elle s’assume en séductrice, revendique l’envie d’avoir des aventures sans lendemain, des passions physiques d’un soir sans contrainte. Elle entend bien coucher avec qui elle veut. Elle préfère les hommes mariés. Ils s’attachent moins. Et parfois, il y a des rencontres un peu plus significatives. Elle entretient une relation à distance avec Nick, un photographe marié vivant à l’autre bout du pays, croisé lors d’un rodéo. Jason le chanteur de country qui s’est forgé un personnage de mauvais garçon, beau gosse bas de plafond, est un amant torride. Peu habitué à ce qu’on lui résiste, il devient menaçant lorsqu’il s’imagine épris. Harvey le bon gars coche toutes les cases du gendre idéal. Mais dans une société patriarcale, la liberté a un prix pour les femmes. 


Critique rock dans les années 1980, auteur pour Canal + dans les années 1990, scénariste, parolier, romancier, Laurent Chalumeau déploie des histoires grand format en conteur aguerri. Il embrasse les débats de société, capte l’air du temps avec une justesse remarquable. Les récits survitaminés sur fond de comédie policière décalée sont devenus sa marque de fabrique. Dans « Vice », dont le titre fait référence à la chanson éponyme de Miranda Lambert, il nous transporte ailleurs, dans des décors mythiques, les vastes espaces de l’Ouest américain. L’efficacité de l’intrigue, l’enthousiasme généreux, caractérisent ce western féministe, truffé de références à la musique country. Frappé par la qualité des morceaux signés par des femmes autrices compositrices interprètes, Laurent Chalumeau allonge son récit au rythme d’une playlist soigneusement annotée à la fin du livre. La prose diablement efficace de ce dialoguiste inspiré tend vers une épure, style à l’os et gouaille savoureuse où la musicalité éclaire la modernité de la langue et l’acidité d’un humour toujours plus noir. L’auteur s’amuse à ponctuer cet opus de phrases en anglais tout droit sorties de chansons. Jubilation désabusée, acuité du regard.

Néo-polar militant, « Vice » galope dans le sillage d’une amazone des temps modernes qui fixe ses propres règles à sa mesure. Le roman ancré dans son époque donne à voir l’omniprésence du numérique, les applications de rencontre, les relations virtuelles, les réseaux sociaux, le revenge porn, les plans cul, les bad boys et les nice guys. Esperanza, héroïne solitaire, lonesome cowgirl, dérange car elle refuse de se plier aux conventions. Conséquences : des épreuves et des mauvaises rencontres.  Le texte interroge la condition peu reluisante des femmes en Occident et la violence intrinsèque du patriarcat. Laurent Chalumeau dresse un inventaire douloureux des limites que la société leur impose, les jugements des pères la morale et des grenouilles de bénitier, la distribution des rôles très genrée. Les femmes émancipées sont stigmatisées, traitées de « salopes », les hommes sont congratulés, ce sont des don Juans. Elles ne peuvent pas vivre comme elles l’entendent, scrutées, jugées. Esperanza, exultation des sens et cœur au repos, introspection et revendication, trace son chemin dans un monde viriliste de cowboys. 

Autopsie des relations humaines, « Vice » décrypte les rapports de domination, la masculinité toxique dans une ode à la liberté où le plaisir de la lecture prime. Brillant.

Vice - Laurent Chalumeau - Editions Grasset