Lundi Librairie : L'enfant de la prochaine aurore - Louise Erdrich

 


Dans un futur proche, un cataclysme biologique a provoqué la régression des espèces dans le processus d’évolution darwinienne. Les organismes vivants de la planète reviennent à des formes primitives antérieures. Après les plantes et les animaux, c’est au tour de l’être humain d’être touché par ce syndrome. Il ne nait plus d’enfants. Ou ils ne sont plus vraiment humain. L’Eglise de la Nouvelle Constitution a profité de l’effroi pour renverser la démocratie américaine et la remplacer par un état théocratique totalitaire. La loi martiale est imposée. Les banques viennent à manquer de cash. Dans les magasins la pénurie des denrées alimentaires se fait plus prégnante. Le rationnement de l’essence limite les déplacements. Internet est coupé. Les médias, privés de liberté, tombent sous la coupe du nouveau régime. Cedar Hawk Songmaker a vingt-six ans. Elle vit du côté de la région des grands lacs, un peu à l’écart de la ville, loin des troubles de ce nouvel ordre. Depuis quelques mois, elle est enceinte. Une grossesse accidentelle dont elle ne souhaite pas informer le père pour le moment. Une grossesse qu’elle cache aux autorités malgré les directives très strictes du gouvernement. D’origine Ojibwée, un peuple amérindien, elle a été adoptée à la naissance par un couple de Blancs progressistes de Minneapolis, Sera et Glen. Désormais, Cedar s’inquiète de son patrimoine génétique. Elle décide de se rendre dans le Dakota du Nord à la rencontre de sa famille biologique qui gère une station-service dans une réserve. Les liens se nouent naturellement avec Mary dite Trésor, sa mère biologique ainsi qu’avec Eddy, le compagnon de celle-ci, un ancien universitaire dépressif. Désormais chaque femme enceinte doit signaler son état. Dénoncées, traquées, elles sont conduites de gré ou de force dans des cliniques où elles font l’objet d’une surveillance constante. Personne ne sait ce qu’il advient des mères et des enfants. Les bébés sans atavisme sont devenus un bien trop précieux pour la survie de l’espèce humaine tandis que le sort des autres reste en suspens. D’odieuses rumeurs circulent. 

Fable dystopique, cauchemar funeste, Louise Erdrich brosse avec passion un roman d’anticipation, visionnaire d’un futur pas tout à fait improbable. Le récit prend la forme d’un journal de grossesse rédigé par Cedar. Dans une clandestinité marquée par les angoisses, la suspicion, cette héroïne désemparée imagine transmettre son histoire à son enfant à naître. La romancière, au plus près de l’intime, écrit la chronique d’un quotidien glaçant dont les thématiques font écho à « La Servante écarlate » de Margaret Atwood, avec la restriction du droit des femmes à disposer de leur corps, la subordination à une idéologie religieuse, mais également affirme de forts accents orwelliens. La figure intrusive de Mother rappelle le Big Brother de « 1984 ».  Climat anxiogène, imaginaire à l’oeuvre, l’apocalypse biologique provoquée par la destruction de l’environnement produit une inversion de l’évolution, comme une vengeance de la nature qui prive l’Homme de son humanité.

La procréation, motif récurrent des dystopies, éclaire dans notre société contemporaine l’enjeu du contrôle du corps des femmes et de leur fonction reproductive. La menace d’une régression des acquis, les plannings familiaux, la contraception, l’avortement, est permanente. Dans « L’enfant de la prochaine aurore », les femmes enceintes, traquées comme des criminelles, séquestrées dans des hôpitaux sordides, droguées, soumises à d’innombrables tests, ignorent la raison des persécutions dont elles sont victimes. L’héroïne partagée entre ses instincts protecteurs et son angoisse croissante quant à la réelle nature de son enfant à naître, flotte dans un monde d’incertitude. Elle expérimente la férocité et les terreurs de la grossesse, tente de se préparer à la terrible épreuve de l’accouchement.

En imaginant la possibilité d’une dictature théocratique à laquelle il est impossible d’échapper, Louise Erdrich extrapole les conséquences dramatiques des idéologies contemporaines conservatrices. Elle dénonce vigoureusement la montée des extrémismes religieux ainsi bien que la manipulation de l’information. La romancière scrute la réalité de l’humanité. Face à ce dérèglement totalitaire, il y a ceux qui collaborent, qui dénoncent dans l’espoir illusoire d’une protection du régime. Et puis note optimiste, ceux en lutte contre la tyrannie qui résistent. Petits gestes de solidarité, mise en place de réseaux clandestins, ils protègent les femmes en ouvrant des passages à travers la frontière canadienne, dernier espoir. Un livre fascinant, inquiétant parfois même éprouvant mais une lecture salutaire. 

L’enfant de la prochaine aurore - Louise Erdrich - Traduction Isabelle Reinharez - Editions Albin Michel - Collection Terres d’Amérique 



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.