Lundi Librairie : Aria - Nazanine Hozar


En 1953, dans les quartiers Sud de Téhéran, une femme miséreuse donne naissance à une petite fille aux yeux, la marque du diable selon l’adage populaire. Afin d’arracher l’enfant à la vindicte d’un mari qui préférerait tuer son propre enfant plutôt que de dépenser son argent à élever une fille inutile, la mère s’enfuit à travers les rues enneigées de la ville. Hagarde, elle finit par abandonner le nourrisson au fond d’une allée obscure. Au cœur de la nuit, Behrouz Baktiar, chauffeur de l’armée, qui a fait un détour par ce lieu sinistre afin de se procurer de l’opium, découvre le bébé alerté par ses pleurs. Cet homme au grand cœur décide d’adopter la fillette au grand dam de son épouse Zahra, femme pleine de rancœur qui ne lui pardonne pas ce mariage de convenances. La fillette prénommée Aria devient la bête noire sur laquelle elle passe toutes ses frustrations, toute sa violence. Behrouz souvent absent est impuissant. Le fils du voisin, Karam, défiguré par un bec de lièvre, se prend d’affection pour la malheureuse gamine maltraitée. Bientôt, le destin d’Aria va être bouleversé par l’intérêt que lui porte une riche veuve des quartiers Nord de la ville. 

Premier roman ambitieux, « Aria » puise son inspiration dans la connaissance intime de l’Iran, pays natal de Nazanine Hozar que sa famille a fui pour s’exiler au Canada en 1985. A travers ces pages, l’autrice convoque le souvenir vivace d’une nation riche de ses diversités, creuset multiculturel où se côtoient pacifiquement de multiples ethnies, de religions différentes. L’odyssée personnelle de son héroïne sur fond de destin national en marche emprunte son souffle épique à trois décennies de l’histoire iranienne des années 1950 au début des années 1980. Ce sont les souvenirs de ses parents que Nazanine Hozar, née en 1978, trop jeune pour se remémorer, met en mots somptueux. Elle peint avec éclat les dernières heures du Téhéran cosmopolite. Par ses descriptions vibrantes, elle redonne vie à ses quartiers, des taudis insalubres du Sud aux palais du Nord, traduit en images lumineuses les ambiances, les habitants. 

Aria, fillette puis jeune femme résiliente, se construit dans ce paysage contrasté d’un Téhéran disparu. Marquée par le sceau du secret, celui de sa naissance et de ses origines, elle grandit dans l’ombre de trois figures maternelles, celle qui l’abandonne à la naissance, celle qui la maltraite, celle qui l’adopte, lui donne les clés d’un avenir mais ne sait pas lui dire son amour. Nazanine Hozar imagine de merveilleux personnages, construits par petites touches sensibles avec une grande finesse, Rameen le lettré brisé, Mitra l’amoureuse sacrificielle, Behrouz la bonté même et son impossible secret. 

Dans ce roman épique, les trajectoires individuelles embrassent la fureur de l’Histoire, la dictature, la guerre, la souffrance d’une nation déchirée. Au début du récit, Nazanine Hozar rend compte, regard aigu, plume efficace, de la prospérité toute relative d’un pays où les plus modestes ne parviennent pas à vivre dignement et mènent une existence accablante tandis que l’aisance des plus riches paraît obscène. Suivant le parcours de la fillette, transfuge de classe, la romancière tisse en arrière-plan le portrait d’une société gangrénée par les divisions sociales. Elle rend compte de la montée de la contestation, la résistance au pouvoir totalitaire du Shah, l’envie de liberté. L’espoir terrible d’une vie meilleure est bientôt détruit par l’avènement de la République islamique. L’intégrisme le plus obscurantiste et l’état policier des mollahs n’apportent que désillusions, violence, nouvelles exactions et terreur. Une fresque puissante, un roman passionnant.

Aria - Nazanine Hozar - Traduction Marc Amfreville - Editions Stock Collection La Cosmopolite