Lundi Librairie : C'est beau une ville la nuit - Richard Bohringer


Un vagabond céleste erre sans itinéraire. Un écorché vif traverse la nuit à Paris, à Harlem. Consumé par la vie, par les sentiments trop grands d’un cœur trop vaste, des débuts trop difficiles, il confesse le spleen des petits matins gris, les amours perdus, les femmes qui partent, les vénus mercenaires au cœur froid, aux bras chauds. Il dit l’amour inconditionnel d’une grand-mère, les grandes amitiés. Il peint le tableau vivant de sa complicité avec ses frères humains, les amis à la vie à la mort, ceux disparus trop tôt emportés par la came, l’alcool, la misère, ceux qui riment avec toujours. La camaraderie des beuveries se retrouve des bas-fonds aux lieux à la mode jusqu’aux troquets les plus improbables. Et puis il y a les excès, l’héroïne, la solitude, le chaos intime. Il fuit la réalité d’un monde trop cruel vers les paradis artificiels. Les combats à livrer contre les démons familiers sont nombreux. La mort et la folie se donnant la main rôdent. Ces Instantanés de vie donnent à penser la colère, la rage, la violente espérance. Et puis au bout de ce purgatoire, il découvre le bonheur d’être père, celui de s’autoriser à aimer, à être heureux comme un chant d’espoir.  

Premier livre de Richard Bohringer paru en 1988, dans "C'est beau une ville la nuit" le comédien raconte, avant la célébrité du grand écran et des planches, une vie de chat errant, matois, efflanqué, libre et sa folle course à travers les jours. Ecrivain, il transfigure de sa verve poétique vibrante des éléments autobiographiques semant d’étoiles et de lumière le voile sombre d’une existence désespérée. Voyage au bout de l’intime, il mêle, alchimiste des mots, la réalité et le fantasme dans un récit incarné d’une profonde humanité. En quête permanente d’amour, Richard Bohringer à fleur de peau examine le précaire équilibre entre pulsion de vie et pulsion de mort. Passager clandestin de sa propre vie, il grave des bribes de souvenirs, le banal et le sublime jetés dans un même creuset. La réalité se voit agrandie par l’écriture. L’imaginaire à l’oeuvre cristallise le quotidien le plus sombre et l’omniprésence de la musique impulse une cadence singulière aux errances illuminées.

Prose alerte, jubilatoire Richard Bohringer donne à son écriture une plénitude sensuelle d’une crudité sauvage. La plume est précise. Les phrases courtes jaillissent scandées au rythme du bouillonnement intérieur. La syntaxe syncopée sans cesse au bord de la rupture rappelle certaines improvisations de jazz. La musicalité de la langue sublime les souvenirs, mélopée du bluesman ou du conteur africain. L’écriture solaire, indomptée déroule en cadence les trépidations de l’existence tandis que la grâce surgit inattendue, électrique.

Richard Bohringer dit les plaies, la déchéance comme les bonheurs retrouvés. Il se livre sans retenu, sans fausse pudeur, sincérité aussi ardente que désarmante. Dans ce recueil de textes déchirants, stridences et fulgurances, le poète évoque ces êtres à la marge, douloureux, perdus. Avec des accents rimbaldiens, il convoque le souvenir de la bohème, la débrouille, les petits larcins de gamin. Il raconte les dérives vertigineuses et les éblouissements au fond du caniveau. On songe à Jack Kerouac et ses cloches magnifiques, Charles Bukowski et ses récits intimes. La comédie flirte toujours avec la tragédie s'ébattant dans la fange et le sublime. Décidément Richard a bien raison, c’est beau une ville la nuit. 

C’est beau une ville la nuit - Richard Bohringer - Editions Denoël - Edition de poche Folio