lundi 11 septembre 2017

Lundi Librairie : Innocence - Eva Ionesco



Eva a trois ans lorsque ses parents se séparent. Irène, sa mère, une ancienne danseuse de cabaret à Pigalle qui tient un restaurant iranien où se retrouve le tout Paris, a des velléités artistiques. L'enfant occupe une minuscule chambre de bonne avec son arrière-grand-mère qu'elle appelle Mamie tandis qu'Irène transforme son appartement en studio. Elle s'essaie un temps à la peinture avant de se tourner vers la photographie. Eva sera sa muse. Inspirée par le travail de David Hamilton, Irène fait poser la fillette qu'elle déshabille dans des mises en scène équivoques dès l'âge de quatre ans. Elle répète comme un mantra aux rares personnes qui pourraient s'interroger "Ce n'est pas grave, la petite est innocente". Sous couvert d'alibi artistique, Irène livre sa fille aux regards, vend les clichés à de riches collectionneurs puis à des magazines sans que le milieu dans lequel elle évolue ne s'en émeuve. Quand Eva réclame son père, le seul qui pourrait la sauver de ce cauchemar, Irène se fait fuyante, repoussant la figure paternelle dans les limbes de sa propre mythomanie.

Dans une veine autobiographique, Eva Ionesco réécrit sa propre histoire, redonnant chair aux souvenirs pour se les réapproprier. Elle convoque les fantômes de son enfance érotisée et maltraitée pour mieux s'en délivrer. Avant le scandale, avant la Ddass à laquelle elle sera confiée à l'âge de treize ans, l'auteur replonge dans ce passé traumatique sous l'emprise d'une mère toxique, instable qu'elle décrit comme sorte de sorcière. Vie de claustration, d'animal de cirque, quotidien pervers, elle fait du roman familial suffocant un conte gothique, cruel et poétique. Intervertissant les points de vue, passant de celui de muse vulnérable à celui d'écrivain, elle retrace avec une grande pudeur de sentiments ces plus jeunes années sacrifiées, les séances photo, les négociations, les fêtes, les rapports ambigus avec des adultes libidineux, voyeurs. Par le biais de sa propre histoire, la romancière nous raconte aussi une époque, les années 70 permissives, transgressives, ses intellectuels troubles, Alain Robbe-Grillet, Mandiargues, ses déviances.

Eva Ionesco a déjà abordé le thème de son enfance en 2010 dans le très beau film, My little princess avec Isabelle Huppert. Dans Innocence, elle prolonge la réflexion dans un livre qui se révèle également récit d'une quête, celle du père absent, figure adorée mais inaccessible. De celui-ci, elle ne possède que quelques photos prises lors de vacances. Son passé trouble, identité, une énigme entretenue par la mère qui lui refuse l'accès à ces informations, elle ne les découvrira que bien plus tard. Flou de la filiation, de la généalogie, Irène étant elle-même le fruit d'un inceste, les protagonistes ne se construisent que dans la fiction qu'ils s'inventent.

Récit morcelé, lambeaux de souvenirs patiemment ravaudés, écriture lumineuse, Eva Ionesco mêle le souvenir aux rêves, la mémoire à l'imagination dans un texte qui fait entendre la voix farouche de l'enfant. Et tandis que le lecteur s'abandonne à cette histoire portée par un verbe souple, une plume superbe, le choc est palpable lorsque l'auteur nous rappelle au détour d'une phrase ce que nous avions oublié, à savoir que la gamine qui fume, boit en cachette, est exposée nue, n'a que sept ans. Et la mère de marteler sans cesse "Je t'emmène dans ma vie de femme, estime-toi heureuse". Ce roman de l'innocence martyrisée exprime avec force l'enfance objectivée, le traumatisme fondateur mais aussi la béance qu'est l'absence du père. Un livre fascinant, très fort.

Innocence - Eva Ionesco - Editions Grasset




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