lundi 24 avril 2017

Lundi Librairie : Une amie très chère - Anton Disclafani



Dans les années 50, Cece Buchanan appartient à cette haute société texane enrichie en une génération par les puits de pétrole. Mariée à Ray, elle se désespère que Tommy son petit garçon de trois ans ne parle toujours pas. Mère au foyer dont le talent le plus marquant en société est le sens du style et de la mode, Cece a toujours joué les seconds rôles auprès de sa brillante amie d'enfance fille unique d'un magnat du pétrole, la très belle Joan Fortier. Etoile de la vie mondaine à River Oaks, la banlieue chic de Houston où les maisons s'épanouissent comme des palais, cette débutante prometteuse a mystérieusement disparu pendant un an après le lycée. Depuis son retour, l'indomptable Joan alimente les chroniques mondaines par ses frasques et s'éloigne peu à peu de Cece au grand désespoir de celle-ci. Ni mariée, ni mère, trop libre pour son époque, Joan se refuse à jouer le rôle qui a été écrit pour elle. Longues nuits d'ivresse dans les clubs au bras d'hommes de passage, son comportement de plus en plus erratique inquiète Cece qui est prête à mettre de côté son rôle d'épouse modèle pour tenter de comprendre son amie. Mais la relation à sens unique a tout de la dévotion mal placée.

Sous l'éblouissant soleil texan, Anton Disclafani fait revivre en technicolor l'opulence d'un monde disparu qu'elle pare de couleurs éclatantes, sursaturées. Fascinée par la démesure du Texas, elle reconstitue soigneusement un cadre perdu dans le temps où résonnent les noms de lieux mythiques comme le Petroleum Club, The Cork Club, The Shamrock Hotel. Avec acuité, l'auteur décrit la vacuité de ce microcosme clos, univers brillant et décadent dont les splendeurs tapageuses prennent ombrage des scandales intimes. 

Les femmes de cette société privilégiée sont comme des oiseaux en cage, confinées, conditionnées pour suivre les convenances établies et préserver les apparences à tout prix, leurs vies profondément marquées par l'empreinte de leurs mères. Elles ont grandi ensemble, se sont mariées et ont eu des enfants en même temps, mais sous leurs façades de perfection, les belles désœuvrées, femmes trophées, femmes potiches, laissent parfois frémir une sauvagerie savamment réprimée qu'incarne Joan et ses envies d'évasion alors que Cece la docile ne comprend pas. 

Construit en analepse, le fil narratif se révèle puzzle complexe éclairant peu à peu les comportements. Anton Disclafani explore avec subtilité les rapports qu'entretiennent ses jeunes femmes dévolues à un certain rôle et particulièrement l'étrange dynamique qui lie Joan et Cece. Jeu de force et de pouvoir, jalousie, déséquilibre et confusion des sentiments, cette amitié féminine obsessionnelle, presque amoureuse, semble déraisonnable. L'auteur donne quelques pistes pour expliquer les motivations de Cece, un report de sentiments à la suite du décès de sa mère et de l'abandon du père, sans pour autant lever le trouble. Cece cherche-t-elle à dépasser l'ennui de sa propre vie en trouvant le frisson dans celle de de Joan ? La parfaite épouse ne serait-elle pas en réalité éprise de son amie ?

Sens du détail psychologique et sentiment latent de claustrophobie frappent ce roman du sceau de l'inquiétude. Tandis que gin tonic et daïquiri se sirotent au bord des piscines privées, le malaise des faux semblants souligne les mystères des personnalités. Malgré quelques longueurs, Une amie très chère marqué par une mélancolie colorée, un spleen chatoyant, est tout aussi troublant que fascinant. 

Une amie très chère - Anton Disclafani - Traduction Pierre Ménard - Editions Denoël - Parution le 22/04/2017




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