lundi 10 avril 2017

Lundi Librairie : Les âmes des enfants endormis - Mia Yun



Au début des années 1960, les traumatismes de de l'occupation japonaise et de la guerre civile ont marqué la Corée. A Séoul, une fillette grandit dans l'innocence des premières années. La mère, femme discrète et courageuse prend soin de ses trois enfants, la narratrice la plus jeune, le frère et la sœur aînée. Elle doit trouver des solutions pour qu'ils puissent vivre décemment portant sa famille à bras le corps afin de combler l'absence honteuse du père, un entrepreneur rêveur, homme flamboyant qui ne connaît que les revers de fortune. La petite fille est bercée par les contes et légendes traditionnelles que lui révèlent sa grand-mère, une hypocondriaque solide comme le roc. Mais peu à peu les mystères des adultes qui lui taisent la vérité viennent entacher le monde idyllique de l'enfance. Alors que la situation financière de la famille se dégrade, les déménagements se multiplient, les ragots parviennent aux oreilles de la gamine qui grandit sans père. 

Oeuvre personnelle, intimiste, Les âmes des enfants endormis ouvre à travers le récit d'une enfance, une méditation sur le destin des femmes de Corée. Par le biais de la mémoire individuelle, Mia Yun raconte leur histoire, leur donne la parole et fait entendre leurs voix. Avec un remarquable talent de conteuse, l'auteur tisse un récit hanté par un quotidien de drames et de violence que le regard naïf de l'enfant vient réenchanter. S'inspirant de son parcours personnel, elle emprunte à la qualité onirique des fables afin d'évoquer avec force et sensibilité la réalité de celles restées en arrière loin des hommes disparus, emportés par les conflits, déportés, en fuite.

Les oiseaux pleurent, les tigres légendaires fument la pipe, les papillons veillent sur les âmes des enfants endormis, Mia Yun peint avec les mots par touches délicates des vignettes aux nuances d'aquarelle. La beauté de la nature répond aux sensations heureuses de l'enfance. Les bonheurs simples et rares sont source d'émerveillement. Art de l'image, de la métaphore, épure du verbe, simplicité lumineuse, elle impose avec grâce une plume distinctive, une vision très personnelle. Les histoires de fantômes, les bestiaires fantastiques, contes d'un autre temps, celui de la paix, teintent le monde réel d'une poésie issue de la tradition orale. 

La fantaisie de l'innocence, la richesse de l'imagination, les joies modestes de l'enfance qui subsistent malgré tout offrent au souvenir des couleurs heureuses. A fil du récit, la féérie peu à peu s'estompe, rattrapée par la réalité, l'Histoire en toile de fond comme un murmure prégnant qui grandit à mesure que la fillette vieillit et comprend le monde dans lequel elle évolue. Mia Yun a développé un sens de l'observation aigu donnant en quelques mots, quelques phrases, épaisseur, densité et chair à des personnages finement ciselés, mémoire vivante des gens simples.

Les âmes des enfants endormis réconcilie les cultures, la tradition et la modernité dans des tableaux richement texturés à la poésie intense. Message de réconciliation poignant, ode à l'amour maternel, un très beau roman.

Les âmes des enfants endormis - Mia Yun - Traduction Lucie Modde - Editions Denoël et d'ailleurs - Parution le 13/04/2017




Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Aucun commentaire :

Share this