lundi 25 avril 2016

Lundi Librairie : Consumés - David Cronenberg



Naomi Seberg et Nathan Math, deux photojournalistes, parcourent la planète en quête de scoops juteux. Amants et concurrents sur le plan professionnel, ils se croisent entre deux avions au hasard de leurs pérégrinations dans des hôtels d'aéroports. Bien qu'ils soient en couple, leurs relations, leurs échanges sont principalement virtuels. Partageant une technophilie dévorante qui confine au fétichisme, ils traquent les histoires sensationnelles aux relents douteux en purs produits de l'ère des nouveaux médias qu'ils sont. A Paris, Naomi enquête sur un crime sordide. Le corps de Célestine Arosteguy atrocement mutilé, partiellement dévoré, a été retrouvé dans l'appartement qu'elle partage avec son mari Aristide. Ce couple de philosophes post-existentialistes, professeurs à la Sorbonne et libertins, auraient d'étranges contacts avec la Corée du Nord. Spécialiste des cas médicaux, Nathan assiste, à Budapest, à une opération expérimentale sur une patiente atteinte d'un cancer en phase terminale. Seul un chirurgien sulfureux soupçonné de trafic d'organes a accepté de tenter ce dernier traitement.

A travers ce premier roman, le cinéaste David Cronenberg - Crash, A History of Violence, La mouche, Cosmopolis, Le Festin nu - semble prolonger l'étude de thématiques qu'il transpose de l'image à l'écrit. Avec toute la force de son extravagance, fantaisie sombre et inquiétante, l'auteur exprime ses obsessions qui défilent tel un répertoire de déviances, voyeurisme, cannibalisme, fascination morbide pour les corps martyrisés, fétichisme de l'amputation et renvoient aux romanciers qu'il a adapté au cinéma comme J.G Ballard ou encore William Burroughs.

Regard singulier porté sur le corps contemporain, lucidité tour à tour glaçante et drolatique, David Cronenberg semble s'interroger sur notre capacité à transformer les enveloppes charnelles qui nous ont été imposées par la nature en les prolongeant par la machine. Dans une société de la surconsommation, ultra-connectée, dématérialisée, alors que la réalité est altérée par le virtuel, la technologie, motif central du roman, dévore les chairs, les métamorphose en quelque chose qui n'est plus tout à fait humain. Un monde paradoxal où la sexualité débridée sera la dernière forme de liberté.

Plume précise, construction maîtrisée, l'horreur mise en scène à l'instar d'une performance artistique donne une dimension troublante à ce récit vertigineux dans lequel la subversion se révèle là où on ne l'attend pas. Obnubilé par les progrès de la médecine, les théories du complot, David Cronenberg provoque et captive tout à la fois lorsqu'il joue sur les peurs universelles, mutilation, maladie, vieillesse, échos retentissant et sensibles.

Livre étonnant sur la monstruosité devenue norme, ovni littéraire sacrément bien ficelé, Consumés est une fiction organique sophistiquée à l'architecture complexe. Explorant les marges, les replis enténébrés, David Cronenberg avance sur le fil ténu entre réalité et illusion, et nous entraîne à sa suite dans un grand élan de page turner.  

Consumés - David Cronenberg - Traduit de l'anglais par Clélia Laventure - Editions Gallimard Collection du Monde entier




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2 commentaires :

marion a dit…

Ok, tu as achevé de me convaincre, il faut absolument que j'y jette un oeil!

Caroline a dit…

Ce livre est un poil tordu - mais j'adore. Je le recommande vivement.

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