samedi 19 mars 2016

Paris : Cité ouvrière en fleur, 140 rue de Belleville - XXème



Poursuivons, aujourd'hui, la chronique bellevilloise. Véritable village auquel ses habitants vouent un attachement profond, Belleville a su conserver malgré les transformations architecturales drastiques des années 60/70, un esprit communautaire et un fort sentiment d'appartenance. Le spectacle permanent de la rue, lieu de mixité populaire, contraste avec le sentiment de quiétude qui règne derrière les portes codées, là où de jolies surprises attendent le flâneur curieux. Les secrets dissimulés au regard s'épanouissent nombreux rue de Belleville. Arrière-cours, cours industrielles, cités ouvrières, autant de merveilles qui ne se rendent accessibles qu'aux chanceux. Au numéro 140, sous un vaste porche dont le code est parfois désactivé, entre une boulangerie célèbre pour sa baguette élue meilleure de Paris en 2001 et la Brûlerie de Jourdain, échoppe embaumée par les effluves de café, un ensemble d'immeubles de petit gabarit se serrent autour d'une jolie cour arborée inondée de lumière.  








Les riverains y ont installé jardinières et plantes en pot, fleurs parisiennes jalousement entretenues, petites tables et chaises de jardin en bois autour d'un échiquier. Des jouets d'enfant momentanément abandonnés conversent avec les arrosoirs des horticulteurs en herbe. A la belle saison, pique-niques au soleil et apéritif entre voisins sont organisés par les résidents. Cette ancienne cité ouvrière a été bâtie sur une encore plus ancienne parcelle de vignes ce qui explique sa forme singulière, perpendiculaire à la pente. L'immeuble adjacent reprend à l'identique cette conformation. Au 140 rue de Belleville, début du XXème siècle, ont résidé les derniers religieux du Couvent des Moines de Picpus de Belleville démantelé pendant la Révolution. Aujourd'hui, les heureux Parisiens y habitant profitent de cette atmosphère bucolique préservée.









L'actuel XXème arrondissement est une création de la fin du XIXème siècle. Avant l'annexion à la ville de Paris en 1860, Belleville est un gros bourg, Ménilmontant, un village, Charonne, un hameau de campagne. La géographie particulière de Belleville formée de plusieurs buttes et d'un plateau, détermine la répartition du bâti. Celui-ci est marqué par la culture de la vigne et son parcellaire spécifique ainsi que par l'évolution des activités industrieuses. Au XVIIIème siècle, la sortie de Paris se fait par la barrière de Belleville qui se trouve à l'emplacement du métro du même nom.

La rue de Belleville, tour à tour chemin de Paris à Poitronville, chemin du Roy, rue de Paris et qui prend son nom définitif lors de l'annexion, remonte la pente de la Courtille où sont établis les cabarets au petit vin non-surtaxé. Après le Plateau, la voie se prolonge en un chemin de terre contournant le parc du château de Ménilmontant pour atteindre Romainville. En 1860, Belleville est annexée marquant le début de l'urbanisation des villages. Au début du XIXème siècle, le parc du château est loti et la rue nouvellement pavée traverse son ancien emplacement sous le nom de rue du Parc jusqu'aux portes de Paris. Belleville plus champêtre que la Villette demeure cependant artisanale avec le développement d'ateliers et de petites manufactures qui se nichent dans les passages et les cours.









Ligne frontière entre les XXème et XIXème arrondissements, tracée arbitrairement dans une tentative de diviser une population frondeuse afin de la pacifier, la rue de Belleville possède cette particularité amusante d'avoir ses numéros pairs dans le XXème arrondissement et impairs dans le XIXème. Epicentre d'un quartier populaire, foyer d'immigration et terre d'asile, son évolution démographique et sociologique est symbolique de celle des deux arrondissements qu'elle sépare. Deuxième moitié du XIXème siècle, les ouvriers du centre de Paris chassés par les grands travaux d'Haussmann s'y installent. A la fin du XIXème siècle, c'est le tour des auvergnats, ramoneurs et charbonniers et bientôt bistrotiers d'anthologie. Avant la guerre de 14, les juifs polonais et russes fuyant les pogroms trouvent refuge à Belleville où ils développent une activité de tailleur et fourreur. Pendant la Première Guerre Mondiale, Grecs, Arméniens fuyant le génocide, se joignent aux ouvriers du cuir locaux perpétuant l'industrie de la cordonnerie. Entre-deux-guerres, avec la montée du Nazisme, les juifs d'Allemagne et d'Europe Centrale les rejoignent ainsi que des Espagnols fuyant la guerre civile. Après la Seconde Guerre Mondiale, Algériens, Yougoslaves, Portugais, Africains et Chinois complètent cette mosaïque internationale.



 





Quartier attachant, Belleville conserve un parfum de nostalgie, plus imaginaire que solide. Guinguettes, bals populaires et cabarets, échoppes d'artisans, bistrotiers auvergnats, manufactures vibrionnantes, autant de clichés évocateurs, images d'Epinal désuètes qui n'ont plus guère de réalité. Frappé par l'insalubrité, les grands travaux de réaménagement du tissu urbain des années 60/70, urbanisme sur dalle radicale, ont dynamité une grande partie de la vie communautaire de ces quartiers. Les ZAC ont remplacé l'atmosphère de village. Cependant depuis la fin des années 80, de jeunes architectes apportent une nouvelle vision, en proposant la restructuration des anciens quartiers en respectant le cadre populaire et charmant originelle, comme pour la rénovation de la ZAC Mare-Cascades dont je vous parlais ici. Préserver, aménager les traces de l'histoire, reconstruire la ville qui se recompose sur elle-même quel que soit la direction prise, n'oppose plus les tenants de la nostalgie et les partisans de la modernité.

Cité ouvrière
140 rue de Belleville - Paris 20

Bibliographie
Guide du promeneur de Paris 19è arrondissement - Elisabeth Philipp - Parigramme
Guide du promeneur de Paris 20è arrondissement - Anne-Marie Dubois - Parigramme

Sites référents

 


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