lundi 25 janvier 2016

Lundi Librairie : Le manteau de Greta Garbo - Nelly Kaprièlian



En décembre 2012 à Los Angeles, les petits-neveux de Greta Garbo organise une vente aux enchères de ses effets personnels, une garde-robe pharaonique de plus de huit cents pièces ainsi que des objets usuels lui ayant appartenus. Et la dispersion de cette collection de vêtements que la Divine ne portait même pas est comme une seconde mort, une curée mystique. Première femme moderne, éprise de liberté dans un monde, une époque où les hommes dominent, la mythique actrice suédoise aurait été toute sa vie d'une indépendance insolente. Nelly Kapriélian, journaliste responsable des pages littéraires de Vogue et des Inrocks, assiste à cette cérémonie térébrante pour les besoins d'un documentaire. Alors que se déroule la dispersion des reliques, elle achète le lot 492, Pink Ialongo Coat 1956, un manteau rouge cerise qui n'est pas vraiment son style. L'occasion de s'interroger à travers le prisme du vêtement, ce fétiche transitoire, sur la féminité, le désir vestimentaire imposé par l'homme à la femme, la mort, l'anticonformisme et surtout sur l'identité.

Suivant les méandres de la pensée, Nelly Kapriélian cherche des signes à travers les étoffes qui recouvrent les corps invoquant ses fantômes, ses hantises, ses obsessions. Texte labyrinthique, flânerie romanesque, cet ouvrage explore l'intime dans un geste littéraire audacieux traçant le dessin subtil d'une architecture arachnéenne dont la finalité ne se révèle réellement qu'en deuxième partie. Le manteau de Greta Garbo tient à la fois de l'enquête, du récit, du documentaire et de la biographie. Histoire morcelée, fragmentée, l'auteur pousse la réflexion sur l'incarnation de soi, la personne que l'on est et celle rêvée qui transparaît à travers les vêtements jamais portés, l'enveloppe présentée au monde, autant de facettes de la personnalité. La garde-robe devient une fiction créée par sa propriétaire, celle d'une vie fantasmée.

Sous la figure tutélaire de Greta Garbo, l'auteur parle de mode, de cinéma, s'interroge sur l'idée d'élégance, ce culte de la rareté si proche d'une forme de narcissisme mais bien au-delà, elle questionne l'identité. Recueil érudit très documenté composé de bribes, de vignettes clignotantes, de persistances rétiniennes, elle convoque des icônes flamboyantes ou tragiques. S'y croisent Jean-Jacques Schuhl, Huysmans, Oscar Wilde, la marquise Casati, David Bowie, Azzedine Alaïa, Marlene Dietrich, Dita Van Teese, Truman Capote tandis qu'en filigrane, de plus en plus précisément, elle évoque sa trajectoire personnelle, l'incertitude du statut social, de l'appartenance jusqu'à l'évocation bouleversante du drame familial, drame de tout un peuple, celui du génocide arménien débuté en 1915. La dépouille de l'arrière-grand-père abattu par les Turcs n'ayant pas été retrouvée, sa femme a couché dans la tombe une chemise du disparu. Par le biais de ce livre, Nelly Kaprièlian redonne corps aux absents traçant la chanson de geste de sa famille, la fuite en France, son enfance en banlieue.

Roman de l'intime aux enjeux profonds, oeuvre éclatée en mille digressions dont la cohérence est rendue sensible par la précision de sa construction, cet ouvrage atypique et captivant fascine par la vivacité de son propos, la langueur spleenesque de son élégance.

Le manteau de Greta Garbo - Nelly Kaprièlian - Editions Grasset




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