lundi 7 décembre 2015

Lundi Librairie : Eroica - Pierre Ducrozet



Né à Brooklyn d'un père haïtien et d'une mère portoricaine, Jean-Michel Basquiat - Jay pour les intimes - est un pur produit de New York. En 1978, il a dix-sept ans et couvre les murs de Manhattan d'aphorismes énigmatiques signés SAMO - same old shit - un pseudonyme pour rire. Enfant terrible, adolescent fugueur nourri de comics et de feuilletons télévisés, ce personnage romanesque débarque tel une fusée sur la scène artistique des années 80 en plein renouveau. Il invente un langage pictural unique fait de signes, mots, corps décomposés, exposés. Son ascension est fulgurante. Très vite riche et célèbre, à peine concerné par son statut d'icône, Jay traîne sa beauté arrogante des clubs de l'East Village aux galeries d'art de Soho tandis qu'il se livre entièrement sur la toile recomposant le chaos du monde. Il multiplie les conquêtes féminines et masculines, se lie d'amitié avec Keith Haring et Andy Wahrol qui lui tient lieu de figure paternelle, sort avec Madonna, se drogue abondamment. Epopée rimbaldienne d'un artiste qui se voulait héros.

Pierre Ducrozet évoque à travers cette biographie romancée la trajectoire de Jean-Michel Basquiat mort prématurément en pleine gloire. Texte intimiste, intense, flamboyant, à l'image de son héros, la légende de Jay fidèle à la sensibilité, à l'esprit de l'artiste plus qu'aux faits se déploie dans une réflexion sur le génie et le corps. Histoire d'un sale gosse en révolte permanente confronté à la bourgeoisie blanche, au monde l'art, galeristes avides et collectionneurs nouveaux riches qui ne voient dans ses toiles qu'un investissement financier. S'appropriant la figure de l'artiste, sa vitalité folle, l'auteur prolonge le mythe fébrile et vorace de celui qui, pour l'art, a brûlé sa vie par les deux bouts. Et la drogue, l'herbe, la cocaïne, l'héroïne comme un moyen d'aller plus loin, plus fort au détriment de sa santé physique et mentale.

Style précis, rythmé, plume particulière, Eroica se singularise par la musique des mots. Les phrases saccadées et la syntaxe malmenée sont le reflet du chaos du monde, le désordre de la pensée de l'artiste, sa puissance et sa rage. Roman haletant, trépidant, il contient toute l'énergie d'une course effrénée vers une fin inexorable qui déjà transparaît dans les toiles hantées par la mort de l'artiste. Pierre Ducrozet s'interroge sur la psychologie de l'artiste, son caractère difficile, ses rapports compliqués avec les autres, s'approche au plus près de son héros là où le roman, plutôt que la biographie formelle, fait sens, là où la véracité des faits cède, au plus proche, à la vérité de l'être. Explorant l'espace plastique, il se penche sur le processus de création entre pulsions et contradictions d'un personnage dont l'art est marqué par une grande érudition malgré sa fausse naïveté. S'il raconte un homme au destin marqué par la peinture, la musique et la poésie, l'essentiel d'une vie pour toucher à l'être intime, il trace en creux le portrait d'une ville et d'une époque s'autorisant une grande liberté narrative afin de retranscrire l'urgence et les excès.

Aventure poétique, Eroica, sans regret ni tristesse, pourrait bien nous apprendre à vivre sans spleen, sans rate ou sans mélancolie baudelairienne. Un roman de la démesure, une oeuvre forte, un hommage poignant à l'un des plus grands artistes du XXème siècle.

Eroica - Pierre Ducrozet - Editions Gallimard - Collection Le courage




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